Chapitre 26 où le chat fait « miaou, miaou »

 A Fort Fort Lointain, l’extraordinaire devient ordinaire aussi vite que la tectonique se démode. La preuve en deux temps.

Acte I : vendredi dernier les premières pro décident d’un commun accord de pèter un câble. Plus question de laisser les BEP devenir les légendes du lycée. Nous aussi on veut notre part. Comme me l’ont affirmé certains des plus beaux spécimens de la classe : « on veut devenir les number one ». Sous-entendu des classes les plus chiantes. Et à force d’efforts (ou d’absence d’efforts) ils y parviendraient presque. Une prof principale en arrêt maladie entre autres parce qu’elle ne les  supporte plus et vendredi, donc, une bataille de boulettes de papiers pendant mon cours. Beau bilan pour un début.

pelotebasque.pngTout professeur apprend vite qu’il existe plusieurs types de batailles de boulettes. Et que tout dépend de l’arme utilisée. Un peu comme à la pelote basque, on peut, ou non, choisir de se servir d’ustensiles et d’utiliser les murs. La bataille de type sarbacane, avec mini-boulettes et stylo bic est ainsi devenue légendaire et très appréciée des élèves pour sa discrétion relative. Mais vendredi mes pré-pro n’étaient guère intéressés par la discrétion. J’aurais plutôt juré qu’ils cherchaient à se faire remarquer. C’est donc de la boulette de gros calibre qui vola en salle 128, de type feuille A4 roulée en boule. Une première salve lancée par le dernier rang sur le premier pendant que le professeur a le dos tourné et soudain c’est l’escalade. Avec un minimum de discrétion tout d’abord et puis finalement sans gêne, parce que quand y’a de la gêne y’a pas de plaisir.

Peu à peu je transforme donc les élèves en femme de ménage tout en leur promettant l’enfer, continue le cours et essaye tout de même de les garder dans la classe parce que virer les élèves c’est mal . Mais certains, voyant que je me retourne décidément de moins en moins souvent, décident de ne plus attendre et lancent des boulettes sous mes yeux ébahis. 18 ans de moyenne d’âge dans la classe et l’impression que le cirque Bouglione est en ville. Je décrète donc la fin des hostilités. 21 élèves dans la classe, 19 présents et 6 virés pour « guerre de boulettes de papier » qui plaident bien sûr tous la légitime défense. Changement d’ambiance pour la fin du cours, type mouche qui vole et passage chez le proviseur adjoint en sortant.

Je lui explique alors que je n’avais encore jamais vu ça, même en BEP. Il me rétorque que « ce sont de gentils élèves, mais ils sont sans doute un peu déstabilisés par l’absence de Mme D.

- Oui… enfin ça fait tout de même un mois que ça se dégrade dans toutes les matières et qu’ils ne font plus rien…

- Vous savez, il y a dans cette classe des élèves qui se rendent compte que, peut-être, ils n’auraient pas dû aller en Bac Pro, alors pour eux c’est dur. Collez ceux que vous avez exclus, ça devrait suffire ». Certes. Lorsque je suis revenu les voir à 17h pour la deuxième heure de cours le sol était à nouveau constellé de boulettes. Les chenapans avaient recommencé en cours de maths.

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Chapitre 25, où le preux chevalier vérifie les rainures des fenêtres.

 Bientôt trois mois que j’ai découvert la section BEP de Fort Fort Lointain, ses profs vraiment dévoués et son ambiance à laalberteinstein1.jpg limite du paranormal et il est grand temps de vous en dire un peu plus. La section de BEP de Fort Fort Lointain a ceci de particulier qu’elle est la seule à 30 kilomètres à la ronde. Le problème du recrutement des élèves y est donc très sensible, p uisqu’en gros on y retrouve simplement tous ceux qui n’avaient pas les moyens de passer en seconde dans le coin. Et ne pas avoir les moyens de passer en seconde de nos jours est, comment dire, inquiétant.

Pourtant, malgré leur démotivation totale et leur profonde envie de ne pas travailler, les élèves de BEP n’arrivent toujours pas à me taper sur les nerfs autant que mes petits monstres de 5e. Une raison simple à cela : j’ai développé un parfait manuel à l’usage du professeur d’Histoire-Géo en BEP, véritable guide de survie en milieu hostile (mais pas agressif, il faut le dire). En voici quelques extraits :

1- Ne jamais rien attendre des élèves de BEP. Chaque ligne écrite, chaque parole prononcée peut et doit être considérée comme une victoire de l’enseignement sur les forces de résistance passive d’un adolescent de 17 ans.

2- Choisir son combat. Aujourd’hui ce sera soit les manteaux gardés en classe, soit les sacs posés sur les tables, mais pas les deux, au risque de perdre plus d’une demi-heure et quelques élèves renvoyés à la Vie Scolaire avant la victoire.

3- Partir du principe que les élèves ne savent pas ce qu’ils ont fait la semaine précédente et qu’ils auront tout oublié avant la semaine suivante. Partir du principe aussi que chaque feuille distribuée est une feuille potentiellement perdue. Eprouver une joie intense à la vue d’un cahier, surout si celui contient des feuilles collées et des cours avec des titres soulignés datant parfois de plus de deux semaines (j’ai failli verser une petite larme).

4- Proposer une collectivisation des feuilles vierges de la classe. Au BEP de Fort Fort Lointain, la feuille vierge est un bien précieux, une denrée rare. Chaque feuille blanche aperçue sur un coin de table doit être enregistrée et répertoriée par le professeur pour éventuellement venir en aide à la moitié des élèves de la classe qui viennent sans feuille au lycée.

5- Il est une chose encore plus rare que les feuilles dans les classes de BEP de Fort Fort Lointain : le silence. Profiter de chaque seconde de silence et guetter tout ce qui pourrait éventuellement interrompre ce précieux moment. L’attention des élèves étant la chose la plus difficile à capter, aussi insaisissable qu’Oussama Ben Laden dans une grotte afghane, il convient de limiter au maximum les parties du cours qui pourraient amener le professeur à s’adresser à la classe entière. On ne dicte pas le cours à écrire, on le projette au tableau comme avec les 5e. Et j’ai bien dit « on le projette », car non, on ne l’écrit pas. En effet il faut …

6- … limiter les moments passés dos aux élèves. Chaque seconde passée de dos est une seconde durant laquelle un objet peut voler. Or qui dit objet qui vole, dit victime, mais aussi impossibilité d’identification du coupable. Trop de suspects.

7- S’occuper avant tout des élèves qui veulent travailler. 5 ou 10 minutes à essayer de faire travailler un élève qui fait acte de présence, c’est autant de temps qui n’est pas passé avec un élève qui veut travailler mais a sans doute de très grosses difficultés. Sinon il ne serait pas là.

8- Etre plus diplomate qu’un ambassadeur français en Chine, sous peine de voir la situation dégénérer et la classe se vider peu à peu des élèves exclus. Ne pas croire qu’on peut résoudre les problèmes par le rapport de force où l’autorité brute car…

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Chapitre 24, où le preux chevalier est un « très bon professeur »

 aliforeman.jpgChose promise, chose due, un petit récit de mon mardi de proto-révolutionnaire-communisto-gréviste s’impose. Souvenez-vous, nous en étions restés au moment où le preux chevalier devait à nouveau affronter le dragon du collège de rattachement, dans un remake de ce que certains osèrent qualifier de plus grand affrontement depuis le Ali-Foreman de Kinshasa 1974.

 

11h30 ce mardi, je me présente donc au secrétariat de mon collège de rattachement. Les souvenirs des trois mois passés dans le lycée voisin affluent. Tout cela semble déjà si loin. Et d’ailleurs c’est vrai que c’est loin : toujours cette bonne vieille heure et demie de trajet. Alors quand la secrétaire plonge dans sa montagne  de papiers et m’explique en souriant qu’elle espère « ne pas [m'] avoir fait venir pour rien », je peine à garder mon calme. Quelques instants plus tard tout s’arrange, le papier est retrouvé, ma signature apposée en bas à droite et le tour est joué.

Mais je sens que certains s’interrogent : quel papier peut justifier plus d’une heure et demie de trajet? Et bien figurez-vous qu’avant-hier c’était à moi d’être noté. Et la feuille en question n’était pas une impression de ma fiche perso sur Note2Be. Non, il s’agissait de l’évaluation de mon chef d’établissement. Un chef d’établissement qui ne me connaît que vaguement, n’a strictement aucune idée de la façon dont je travaille ni même de mes compétences ou de mes rapports avec les élèves, pour la bonne raison qu’ on est ici au collège et que moi c’est au lycée que j’ai travaillé, mais sera probablement la seule personne à m’évaluer cette année. Qu’importe, ne pas connaître la personne évaluée ni son travail n’a jamais empêché de mettre une note. Alors voilà, je suis un professeur « compétent et rigoureux » et j’ai très bien partout parce que c’est comme ça, je suis très bon et il faut l’accepter, vivre avec et s’en souvenir les jours où certains se permettraient de douter de mes compétences au simple prétexte que c’est à eux que j’enseigne. Le preux chevalier est un très bon chevalier. C’est l’éducation nationale qui le dit. Et si elle le dit c’est que ça doit être vrai, non?

Le temps de repasser prendre dans mon casier- que je ne visite jamais pour la bonne raison que je travaille à trente kilomètres de là- les fiches de paye des quatre derniers mois et l’heure est venue de repartir. Direction la gare, mais pas pour prendre le train. Car Fort Fort Lointain n’est pas sur la même ligne que mon ancien établissement. Bien trop simple. Non, direction la gare routière et un car dont je jurerais qu’il a transporté les 45 nains précédemment, car je n’arrive même pas à caser mes jambes entre mon siège et celui de devant. Cinquante minutes de route à travers les champs plus tard, arrivée à Fort Fort Lointain. C’est comme ça, c’est plus fort que moi, même les jours de grève, je vais à l’école. Déjà qu’après avoir fait tout ce qu’il fallait pour s’en échapper – Bac, études supérieures – j’ai pas pu m’empêcher d’y retourner pour « voir comment c’est de l’autre côté », voilà t’y pas que maintenant j’y vais sans être payé.

Oui, mais monsieur M. m’attend. Rendez-vous à 17h00 pour mettre les notes de TPE des élèves encadrés depuis mon arrivée. A l’aide des misérables 7 séances que j’ai plus ou moins dirigées, je dois ainsi évaluer « l’investissement » et « la démarche » de ces chères têtes blondes, note comptant pour huit points sur les vingt de l’épreuve, qui, je le précise, compte tout de même pour un truc appelé baccalauréat. Qu’importe, ne pas connaître la personne évaluée ni son travail n’a jamais empêché de mettre une note (deuxième). Et puis au pire, je pourrais m’appuyer sur les observations distraites de Mr M.

A ma grande surprise le lycée a été touché par la grève et plus de la moitié de mes collègues ont cessé le travail. Je m’installe tranquillement dans un coin de la salle des professeurs et sort quelques copies à corriger. Quand, soudain, un doute m’assaille.

« Vous savez s’il est là Jojo aujourd’hui?

- Ah non, il fait grève. »

zidanematerazzi.jpgEt voilà. J’ai rendez-vous avec Mr M. un jour de grève à deux heures de chez moi. Sauf que celui-ci ne viendra pas et qu’il a gentiment oublié de me prévenir. Je m’emploie à rester calme comme Pete Sampras sous la pression, mais faudrait pas que Materazzi passe par là…

 

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