Archive pour la Catégorie 'education nationale'

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2.3 La théorie du complot.

Ca y est ils sont tous contre moi. Qui? Mais tous, enfin! Je suis sûr que ça remonte très haut, peut-être même jusqu’au petit nerveux. Tous contre moi. Et leur plan est diabolique. Je les imagine en train de le mijoter dans des volutes de fumée. Parce que ces gars là, lieu public ou pas, ils s’en foutent. Tous les grands pontes de l’éducation nationale. Sûrement un ou deux chefs d’entreprise en plus. Et quelques hauts fonctionnaires aux attributions mystérieuses. Leur objectif : me faire taire.

 » On n’a qu’à lui refiler des bonnes classes.

- En lycée.

- Ouais et près de chez lui.

- Avec un super emploi du temps.

- Et la durée?

- Indéterminée.

- Avec ça il pourra plus se plaindre. Finies ses conneries de preux chevalier. Finies les jérémiades. Alors ça fait quoi de bosser dans de bonnes conditions Mr le TZR? »

Et voilà que je ne sais plus quoi raconter. Muselé par l’ingéniosité du rectorat. Et tout se passe bien. Tenez, mardi dernier. 4h30 de cours. Pas une remarque de discipline à faire. Pas une! Et tous mes cours qui se finissent pile où je l’avais souhaité, juste sur la sonnerie. Certes, ce n’est pas tous les jours comme ça, mais quand même qu’est-ce que vous voulez que je raconte?

Un complot. Un putain de complot, y’a pas d’autre explication. L’autre jour Mirko en TS2 il me disait la mêtowers911.jpgme chose. Mais lui il parlait du 11 septembre. « Monsieur, c’est pas Ben Laden, c’est pas possible.

- Jean-Marie Bigard, sors de ce corps!

- ???

- T’as vu un documentaire sur Internet, c’est ça?

- Ouais monsieur, comment vous savez-ça?

- Parce que sur Internet circule un documentaire, paraît-il très persuasif, qui vous explique que le 11 septembre c’est du bidon. Ce qui vous montre bien qu’avec quelques images on peut faire des choses vraiment convaincantes qui vous font croire n’importe quoi.

- Ouais mais monsieur, quand même ils montrent des choses, c’est bizarre. Genre la tour elle est tombée en 9 secondes. C’est pas possible elle tombe en 9 secondes.

- En même temps Mirko, on a assez peu d’expériences sur les explosions de tours de plus de 300 mètres…

- Ouais mais la fumée elle était pas de la bonne couleur.

- Ah, ben si la fumée est pas de la bonne couleur, alors… non, sérieusement, ne croyez pas tout ce qu’on vous raconte sur Internet. Je vous en prie. »

Je les en prie, mais je ne suis pas sûr de faire beaucoup d’effet. Et Mirko reviens me voir à la fin de l’heure pour en remettre une couche. Face aux forces combinées d’Internet et de la pseudo-science, l’Histoire fait-elle le poids? En tout cas, moi pas.

complotadallashaut.jpgRemarquez, peut-être que ma position était fragilisée par ma petite digression intervenue cinq minutes plus tôt sur Kennedy et la thèse du tireur unique. La balle magique, la commission Warren… tout ça c’était peut-être pas le meilleur moyen de les protéger contre la théorie du complot. Mais bon, les faits sont ce qu’ils sont. Et moi je m’en vais faire des recherches. Sur ce fameux documentaire et les nombreuses absurdités qu’il doit contenir. Il doit bien y avoir un truc qui en parle. Qui démonte un à un tous les éléments donnés. Ouais, ça doit exister. Sur Internet.

Le preux chevalier.

2.2 Quand la réalité rejoint … une autre réalité, en fait.

Samedi dernier, alors que je rentre de vacances, je trouve dans ma boîte mail un commentaire sur ce blog qui n’a pas vocation à être publié. Une personne des éditions Hachette m’y décrit un livre paru cette semaine et m’invite à prendre contact avec elle si je suis intéressé et si je souhaite en parler sur le blog. Parce que les contacts dans le monde de l’édition m’intéressent toujours, parce que le projet dont parle le livre me semble à la fois intriguant et nécessaire, je recontacte la personne en question.

C’est ainsi que mercredi matin je récupère dans ma boîte aux lettres le livre en question, que j’entame dans le métro en direction du syndicat où je suis de permanence cet après-midi-là. C’est un coup de foudre. Les deux auteurs y racontent, chacun avec leur point de vue, l’expérience des lycées expérimentaux en Seine-Saint-Denis, menée à l’initiative de Sciences-Po. En gros l’idée était de prendre quelques classes de secondes, de leur faire bénéficier de nombreux projets et de voir quel serait le résultat. Beaucoup de pluri-disciplinarité, de nombreux travaux en groupe, des enseignants qui fonctionnent en équipe et de beaux et longs voyages financés en bonne partie grâce à l’aide d’acteurs privés venus apporter leur pierre à l’édifice. De multiples rencontres avec des intervenants du monde de l’entreprise aussi. L’objectif : casser l’isolement des cités, ouvrir ces élèves sur le monde.

Le livre parle, très bien, de beaucoup de sujets évoqués dans ce blog et le tout est tellement intéressant que j’ai une soudaine envie d’en rencontrer les auteurs. Peut-être pourrais-je en parler au monsieur d’Hachette me dis-je, alors que ce vendredi je me dirige à nouveau vers mon syndicat. Le téléphone sonne. C’est la secrétaire d’un lycée du 93 qui m’appelle. Un des lycées dont parle le livre. Pour être plus précis le lycée où enseigne l’un des deux auteurs du livre. Un poste m’y attend. Pour au moins un trimestre. Plus peut-être. Rendez-vous avec le proviseur ce samedi matin.

 

Et me voilà donc ce matin face à cet imposant bâtiment. Ainsi, il est là le monde dont j’entends parler au fil des pages du livre que je dévore depuis mercredi. Drôle de sensation quand la réalité rejoint … une autre réalité, en fait. Le proviseur m’accueille très sympathiquement et me guide vers la salle des profs, quand il aperçoit un collègue en train de s’escrimer sur la photocopieuse. Une longue silhouette blonde et dégingandée se redresse, les doigts encore plein d’encre. Je reconnais d’emblée Mr B., l’un des personnages principaux du livre, l’un des instigateurs du projet sciences-po.

Drôle d’impression que de se retrouver face à ce qui n’était jusqu’ici pour moi qu’un personnage de littérature, mais est pourtant bel et bien un collègue d’Histoire-Géographie en chair et en os. Impressionnant qui plus est, avec son costard-cravate et son air sérieux. Il se propose très sympathiquement de me guider dans le lycée et de me montrer les différentes choses à savoir – et dieu sait qu’il y’en a. En salle des profs, je me rends compte que le casier de la personne que je remplace, celui qui deviendra probablement pour quelques mois au moins mon casier, se situe à moins de 50 cm de celui d’un des auteurs du livre. Je n’aurai pas à recontacter le monsieur d’Hachette.

 

Je commence lundi, dans un établissement parfois difficile donc, mais avec un emploi du temps aménagé et a priori de bonnes classes. Je suis ravi et j’ai hâte d’y être. Avant de quitter Mr B. je lui explique tout de même le caractère bizarre de ma situation en sortant de mon cartable le livre qui parle de lui.

« Voilà, je lis ce livre et je me retrouve ici.

- Evite d’acheter un bouquin sur la Tchétchénie, alors. »

 

Le Preux Chevalier

 

ps : au fait le livre s’appelle Le lycée de nos rêves.

2.1 TZR en RAD.

Au départ tout le monde a l’air gentil. Poignées de mains franches, sourires bienveillants et paroles rassurantes. Mais la pré-rentrée est un leurre qui ne trompe plus grand monde et pas bien longtemps.

Hier matin dans un petit collège de proche-banlieue parisienne. Me revoilà, à seulement une quarantaine de minutes de chez moi. Une petite dizaine de nouveaux profs et à peine une trentaine d’anciens. C’est presque intime. Seulement trois matrix2.jpgprofs d’Histoire-Géo. Enfin trois plus un, plus précisément. Vous l’aurez compris, le plus un c’est moi, qui me suis levé avec la tenace impression de revivre le même film que l’an dernier (voir chapitre1). Mais cette-fois-ci je connais le scénario. Un peu comme dans Matrix 2 : je sais qu’il y’a un monde parallèle, on m’a déjà fait le coup. C’est marrant comme on est moins stressé quand on sait ce qui va se passer.

Je suis encore TZR. Ce dont je ne peux guère me plaindre car ce fut un choix, dans l’optique de me rapprocher de chez moi, chose faite. J’espérais une affectation à l’année, mais je dois à nouveau me contenter de remplacements « de courte ou moyenne durée ». N’ayant pas de poste à la rentrée, je suis donc tenu d’effectuer celle-ci dans mon établissement de rattachement, le joli petit collège évoqué précédemment où je n’enseignerai probablement jamais mais où je suis désormais rattaché administratif (RAD). Au passage, heureusement que ma connexion Internet marche bien. Car dans la plus totale illégalité je n’ai toujours pas reçu d’arrêté d’affectation. Il n’y a donc aucun document écrit qui justifie ma situation actuelle. Ou en tout cas pas en ma possession. Non, tout juste deux lignes sur un site internet qui n’est même pas le site normalement prévu à cet effet, car celui-là est bien trop compliqué à mettre à jour et constitue pour le rectorat un souci permanent bien plus qu’une aide quelconque.

 

Mais revenons-en à notre petit collège, où je me pointe à 9h en espérant ne pas me tromper, n’ayant pas reçu les informations promises sur la pré-rentrée après pourtant trois coups de fil la semaine dernière. Effectivement je ne me trompe pas. Et donc tout le monde a l’air gentil. Les collègues sont plutôt jeunes et continuent à me parler même lorsque je leur explique que je ne suis pas vraiment un nouveau collègue. Tout le monde a l’air bien content de se retrouver.

Rhâââ, on ne me la fait pas à moi, je sais que ce grand calme ne va pas durer. Car tout d’abord il y a Jean-Paul, sosie de Louis Acaries. Jean-Paul était là à 9 heures pour l’arrivée des nouveaux. Mais Jean-Paul n’est pas nouveau. Il est là depuis 1983. C’est la première chose qu’il nous a dite. La deuxième en fait, car la première c’était une bonne blague lancée dans le hall d’entrée : « Et vos billets de retard jeunes gens! ». Ca n’a pas fait rire ma collègue de Marseille qui pensait déjà à repartir en voyant les nuages s’amonceler dans le ciel banlieusard : »il fait souvent ce temps là par ici? ». Jean-Paul est coordinateur d’Histoire-Géo. « Mais je suis pas là pour vous emmerder » a-t-il dit aux deux nouveaux collègues de la discipline. Et à moi accessoirement.

Jean-Paul est aussi délégué FSU .  C’est là quatrième chose qu’il m’a dite. Je lui ai répondu que je roulais pour un syndicat concurrent. Il a fait un peu la moue puis m’a rassuré : « pas de problèmes, je suis pour le multiculturalisme syndical! ». « M’enfin nous on est un vrai syndicat! » s’est-il cru obligé d’ajouter. Parce que nous on est des agents de la DGSE en planque qui organisent des soirées Uno-moules-frites peut-être?

 

Donc ça ne peut pas durer. Parce qu’après quelques minutes en la compagnie de Jean-Paul j’ai envie de le pendre au plafond. Lui et ses sentences définitives, comme celle sur les sorties scolaires : « les cours c’est dans la salle de classe que ça se passe, pas à Péta-Ouchnok ». Il n’est tout simplement pas possible que les autres collègues le supportent. Surtout qu’il y a aussi son pote Patrick, le prof d’EPS présent depuis 1985, arrivé en marcel et en short au collège un jour de pré-rentrée. Un peu de tenue jeunes gens s’il vous plaît.

Et chaque année c’est pareil. La pré-rentrée se passe bien. Jusqu’à ce que la principale finisse son discours et demande s’il y a des questions dans la salle. C’est là qu’un oeil exercé peut repérer les tensions qui vont animer la salle des profs toute l’année. Car bien sûr Jean-Paul ne voit pas pourquoi il la fermerait, d’ailleurs ça fait une demi-heure qu’il ne la ferme pas, avec ses blagues durant la présentation des profs qui ne font rire personne. Violents soupirs dans la salle, air gêné de certains, sourires sur le visage des autres et les épaules de la principale qui s’affaissent peu à peu : Jean-Paul va parler.

« J’aimerais développer trois points ». Oh putain, ça va être long. Surtout que Jean-Paul s’exprime avec le ton CGT, ce drôle de mélange de revendications et d’exaspération permanente que plus personne ne supporte vraiment aujourd’hui.

 » Tout d’abord, dans le règlement intérieur, laïc est écrit avec un -c et non -que. Je rappelle que laïc avec un -c ne s’écrit ainsi que par opposition à clerc. Or nous sommes l’école de la république, nous ne sommes pas en opposition avec quoi que ce soit. Laïque, même au masculin doit donc s’écrire avec -que, c’est le programme d’Histoire de 5e, je me permets de le rappeler à mes collègues. Alors soit c’est une coquille, soit nous avons un vrai problème qui nécessite un débat sur la laïcité au conseil d’administration de l’établissement.

- C’est une coquille, bafouille la toute nouvelle principale qui vient de débarquer et se demande ce qui lui tombe dessus.

- Bien, je me permets ensuite de revenir sur le terme de parcodenver.jpgurs individuel employé dans la circulaire de rentrée et qui me paraît excessivement dangereux. En effet, à quoi bon le collectif si le parcours est individuel, à quoi bon le … ». S’ensuit un discours égalitariste et jacobinisant à faire pâlir Robespierre et Staline réunis. Pas de doute, Jean-Paul, c’est Denver le dernier dinosaure du syndicalisme à l’ancienne dans l’éducation nationale, et si l’EN est aujourd’hui dans un tel état ce n’est bien sûr pas de sa faute ni de celle de son syndicat.

 

Mais passons sur le discours de Jean-Paul et même sur l’intervention de Patrick, le type en marcel, délégué d’un syndicat concurrent mais néanmoins ami de celui de Jean-Paul, et attardons nous sur Martine qui intervient alors que la très sympathique Sylvie, présente elle aussi depuis les années 1980, m’explique à mots couverts que toutes les pré-rentrées sont les mêmes depuis ce temps-là et que les deux zigotos qui se sont exprimés ont réussi à pousser la principale précédente à la dépression. Bien joué les gars.

Martine quant à elle est un autre genre de prof que l’on retrouve à presque toutes les pré-rentrées. Martine est une râleuse minutieuse. Personne à part elle n’a lu l’agenda prévisionnel qui se trouvait dans la pochette de pré-rentrée. Et encore moins les « consignes d’évacuation ». Surtout pas moi en tout cas, car en temps que rattaché je n’ ai pas eu de pochette. Mais Martine, elle, a vu. Vu qu’il y aurait deux réunions parents-profs la même semaine, que le deuxième trimestre était légèrement plus long que le premier, et surtout que l’évacuation des salles 214 et 218 ne se faisait plus par la porte du fond ce qui pourrait provoquer un embouteillage dans l’escalier C. Qui sait, sous ses airs de vieille harpie, Martine est peut-être en train de sauver des vies. Mais ses collègues s’en foutent. Ils remarquent, et moi le premier, qu’elle pompe l’air à tout le monde et lèvent les yeux au ciel en se demandant combien, ô grand dieu combien de temps, il faudra attendre avant de recevoir son emploi du temps, la seule chose qui intéresse 90% d’entre eux. C’est à ce moment précis qu’on réalise que ce collège, tout charmant qu’il soit, n’est pas un monde merveilleux, mais bel et bien un sac de noeuds de relations complexes entre des humains parfois mal embouchés. De quoi ravir un anthropologue.

 

Quelques minutes plus tard. Alors que mes collègues scrutent dans les moindres détails la feuille tant attendue, je me dirige vers la principale.

« Bonjour, je suis le rattaché administratif en Histoire-Géo.

- Ah, bonjour. J’ai regardé ce matin, il n’y avait pas encore d’affectation pour vous.

- Ah. Dommage.

- Je vous appelle si j’ai quoi que ce soit et puis sinon je vous rappelerai dans quelques jours pour que vous puissiez faire des heures de soutien.Vous avez rempli la fiche de renseignements?

- Ben… j’ai pas eu de pochette de rentrée.

- Oh… toutes mes excuses. C’est vrai qu’on n’attendait pas forcément nos rattachés.

- C’est pas grave, les subtilités du système.

- Oui, comme vous dites ».

 

Le preux chevalier.

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