• Accueil
  • > Archives pour octobre 2008

Archive mensuelle de octobre 2008

2.6 Réunion

Ce blog se meurt, mes amis, ce blog se meurt. Et après un superbe article pour dire à quel point ma condition actuelle de TZR est merveilleuse -résultat, moins 40 % de visites en une semaine- j’ambitionne aujourd’hui de l’achever avec un article bien prise de tête.

Car hier après-midi, pas moins d’une vingtaine de bons et beaux cerveaux, bien formés, bien cultivés tout ça tout ça, étaient réunis en notre beau lycée pour une réunion sur les projets expérimentaux qui y sont menés. Et puisque ces 20 cerveaux se sont bien pris la tête, il me semble logique que vous fassiez de même.

Alors voilà, je vais essayer de vous résumer la situation sans trop la caricaturer, mais en même temps ça risque de pas être facile, étant donné qu’on se refait pas tout ça tout ça (deuxième). La réunion était organisée sous l’égide de deux inspecteurs de l’éducation nationale, qui, si j’ai bien compris, ont pour mission de faire le lien entre les équipes expérimentales du lycée et l’administration. Tâche ardue s’il en est.

En gros, le message de l’administration était le suivant : vous êtes géniaux. Je le dis d’autant plus facilement que moi je ne suis pas génial. Je suis juste le type qui vient d’arriver et qui ouvre grand les yeux parce que quand-même c’est beau. Je suis Samir Nasri à Arsenal. Ou Christian Laettner dans la Dream Team. Sauf que j’eslaettner.jpgpère que ma carrière sera un peu mieux. [Au passage, si vous ne savez pas ce qu'on fait dans mon nouveau lycée ou qui est Christian Laettner - ce qui est tout à fait normal, c'est savoir qui est Christian Laettner qui est inquiétant- je vous conseille de vous ballader sur le web et plus particulièrement sur Mediapart pour le premier problème, et sur wikipedia pour le deuxième, et je referme ma parenthèse bizarre].

Donc le message c’était vous êtes géniaux. C’était pas dit comme ça, mais c’est ce que j’ai compris. Enfin ce que j’ai compris plus précisément c’était : « vous êtes géniaux, mais ça se sait pas ». Car le fait d’être génial dans l’Education Nationale ne peut suffire. Il faut que ça se sache pour qu’au dessus, quelqu’un avec un gros bureau puisse aller voir quelqu’un avec un bureau encore plus grand, un beau dossier sous la main, pour dire « faut les encourager ceux-là et éventuellement débloquer pour eux les deux trois Kopecks qui nous restent ».

L’objet de la réunion d’hier c’était ça : constituer le beau dossier. Et pour que ce beau dossier ait l’air sérieux, il n’existe dans ce bas-monde qu’un seul moyen : EVALUER. Il s’agissait donc de mesurer les apports du dispositif expérimental. Oui, les élèves partent en voyage. Oui, ils jouent des pièces de théâtre que moi-même j’ai du mal à comprendre. Oui, ils réalisent des films sur téléphone portable et organisent leur propre festival dans une salle parisienne. Oui ils font beaucoup, beaucoup, beaucoup de choses très intéressantes (je vous en parlerai plus longuement plus tard). Mais ça apporte quoi? Et surtout comment on le mesure?

Tout le monde ou presque, dans le lycée et autour, s’accorde à dire que les résultats de l’expérimentation sont indéniables -y’en a bien ici ou là qui disent que ça sert à rien, mais je serais plutôt d’avis que c’est eux qui servent à rien. Mais un élève qui sait désormais s’exprimer à l’oral, travailler en équipe et mener un projet, un élève qui est tout simplement sorti de son cocon et a posé les bases -mais peut-être seulement les bases- de sa réussite future, ça se chiffre comment? Ca s’évalue selon quels critères? Ca rapporte combien de points? Au bout de combien a-t-on droit à un poste supplémentaire en heures sup, si on envoie nos preuves d’achat avec trois timbres à la bonne adresse?

En gros pour moi -et chacun sait qu’il m’arrive un peu de caricaturer- tout ça ça revenait à poser cette question : comment évaluer de l’humain? Et je ne pouvais pas m’empêcher de me poser cette deuxième question : pourquoi évaluer de l’humain? A cause du monsieur dans son très gros bureau sans doute.

Sur ce problème vieux comme le monde, ou au moins comme le management, mes collègues et les inspecteurs ont beaucoup réfléchi hier. A certains moments ça relevait sans doute de l’enculage de mouches ou du branlage de moineaux, appelez-ça comme vous voulez. Mais à d’autres, c’était vraiment passionnant.

Une dernière anecdote pour finir. Au début de la réunion, l’inspectrice avait listé un ensemble de compétences que l’on pourrait évaluer pour mesurer l’efficacité du dispositif. Si je reprends les notes que j’ai prises pour avoir l’air tout de même un peu sérieux -déjà qu’il n’y avait pas de petit carton à mon nom, alors imaginez si je prenais pas de notes, ça aurait vraiment fait glandu- j’y vois des choses comme « capacité à synthétiser », « savoir observer et écouter », « mise en confiance de l’élève ». Et puis il y en a une, de compétence, qui m’interpelle. Ca s’intitule : « savoir être ». Je suis pas prof de philo, mais ça me paraît bizarre « savoir être ». Ca s’apprend « être »? Faut croire que oui.

 

Le preux chevalier.

2.5 Quand tout va bien.

Quand tout va bien, on ne sait plus quoi raconter. On se retrouve vite confrontés à la peur du Blog blanc.

Quand tout va bien, on se dit que tout ceci, tout ce qui nous est arrivé jusqu’ici, tout ce qui nous a améné jusqu’ici, n’était que péripéties. On a tort bien entendu.

Quand tout va bien, on pourrait croire qu’on se fait chier. Mais en fait pas, mais alors pas du tout. En fait les choses n’ont jamais été aussi intéressantes.

Quand tout va bien, on découvre des projets ambitieux, des trucs pour tout dire assez merveilleux, et on se dit qu’il faudrait en parler. Mais on sait pas vraiment comment, alors ce sera pour la prochaine fois. Promis.

Quand tout va bien, les gens vous montrent qu’ils ont des marges de manoeuvre et les utilisent pour vous aider, autant que possible. C’est assez fascinant de voir comment tout d’un coup les choses se passent tellement mieux. Et comment tout d’un coup on a soi-même envie de se bouger le cul.

Quand tout va bien, on se réjouit d’avoir des problèmes normaux de prof normal. Puis on se demande vite ce que c’est qu’un prof normal.

Quand tout va bien, je crois qu’il faut le dire, mais comment? C’est pas marrant les gens contents. Ou alors à petites doses. Parce que le type avec un sourire accroché à la figure, celui qui trouve que les arrêts intempestifs du RER en pleine campagne, à 18h un jeudi soir, c’est bien : « parce que ça permet de regarder le paysage ». Oui, ce type là, eh ben on a envie de l’étriper, de l’égorger, enfin de lui faire un truc pas sympa. Juste pour voir si le sourire est toujours là.

Mais quand tout va bien, il faut quand même le dire. Parce qu’on en a ras le bol des jamais contents, des Jean-Pierre Bacri du pauvre, des insatisfaits chroniques. Et parce que quand tout se passe bien, quand les gens font des choses bien, évidemment qu’il faut le dire. Le crier sur tous les toits. Youpi. Tralala. Génial. Super chouette.

Quand tout va bien, on essaye de voir plus grand. De ne pas se contenter du petit bout de la lorgnette. Et on se rend vite compte que le tableau d’ensemble de l’Education Nationale est assez effrayant, entre suppressions de postes et réformes à la va-vite. Si ça continue à ce train là les lycées auront été révolutionnés avant même que Domenech soit viré. Un comble, non?

Quand tout va bien, on rencontre des gens passionnants qui essayent de faire bouger les choses, chacun à leur façon. De 17 à 57 ans, un peu plus, un peu moins parfois.

Quand tout va bien, on a moins de mal à se lever le matin. On est portés par un drôle d’espoir, un peu incongru par les temps qui courent. On se doute bien que ça ne va pas durer. Qu’un jour la réalité va se manifester sous un jour moins avantageux. Mais ce jour n’est pas encore arrivé et d’ici-là les aventures vont se multiplier. Et très bientôt j’aurai à nouveau plein de choses à raconter. Des choses bien, avec un peu de chance.

 

Le preux chevalier.

2.4 Mets ton casque!

Jeudi dernier, sortie avec deux classes de seconde du lycée au Louvre. Objet : les sculptures grecquvenusdemilo.jpges. Vu qu’au lycée on aime les choses bien faites, élèves et professeurs ont droit à une guide censée leur expliquer tout ce qu’il y a à savoir sur ces statues sans tête, sans bras, sans corps mais rarement sans intérêt. Et pendant que la guide parle, les professeurs jouent les bergers, récupèrent les brebis égarées, sans pour autant mordre les jarrets, et répondent à de drôles de questions :

« Monsieur, pourquoi les pénis des enfants ils sont aussi gros que ceux des adultes? Elles sont bizarres ces statues…

- Ecoute, là tu atteins les limites de mes compétences. Mais tu peux poser la question à la guide, elle est là pour ça. »(bizarrement l’élève s’est dégonflé).

Le problème c’est que malgré ces drôles de questions, magré un superbe hermaphrodite et deux trois récits de mythologie à faire pâlir les censeurs du CSA, on commence vite à s’ennuyer. La faute à la guide, qui malgré ses connaissances évidentes, nous fait visiter le musée avec l’enthousiasme d’un paysan soviétique bloqué au sovkhoze pour l’hiver. Heureusement, nos élèves ne perdent tout de même pas trop le fil. Et ça c’est grâce à la magie des casques.

C’est qu’ils sont futés au Louvre. Avant chaque visite guidée -on dit « conférence », ça fait moins touriste allemand au château de Carcassone, chaussettes dans les tongs et tout ça- ils distribuent à tout le groupe des casques reliés à un petit récepteur. La guide, elle, a un petit éméteur et parle dans nos casques. C’est un peu comme un Talkie-Walkie, sauf que nous on est les Walkies et elle le Talkie. Alors, bien sûr ce système paraît un peu ridicule quand la guide se trouve à moins de deux mètres. Mais au-delà on comprend vite l’intérêt. Plus besoin pour la guide d’hurler pour couvrir l’impressionant bruit de fond. Et plus possible pour les élèves de se désintéresser totalement de la visite en discutant avec le voisin. Non, l’exposé sur les sculptures grecques passera par leurs oreilles, qu’ils le veuillent ou non!

Après seulement quelques secondes de visite j’avais déjà bien compris l’intérêt de ces charmants petits casques. Et j’expliquais à ma collègue de français qu’il me fallait absolument un jeu de ces caques pour ma classe. C’est vrai quoi, pourquoi faire l’effort de lutter contre les walk-man, les portables et bien pire, le sempiternel bruit de fond, quand il suffit de quelques casques achetés trois euros à la Fnac de Créteil Soleil -pour ceux qui connaissent pas, c’est un centre commercial, pas une station balnéaire.

J’ai beaucoup pensé aux casques pendant les deux heures que dura la visite. Pas que j’ai vraiment eu l’intention de m’en servir où que ce soit. Mais plus parce qu’ils me sont apparus soudain comme le reflet de pleins de trucs essentiels. Une sorte de métaphore de la connaissance. Alors voilà, il y a cette connaissance qui nous arrive dans les oreilles. Parce qu’à plus de deux mètres au Louvre on ne peut pas s’entendre sans technologie. On ne peut pas apprendre sans technologie. Non, pour accéder à cette connaissance, on doit s’isoler du monde extérieur. S’isoler des multiples interférences. S’isoler du tumulte urbain. Et alors la connaissance coule tout doucement dans nos oreilles et nous voilà plongés au beau milieu de la Grèce. Je ne suis pas sûr qu’elle reste là longtemps cette connaissance qui coule sans que l’on ait vraiment à agir ou réfléchir. Et je me rends souvent compte que j’entends plus que je n’écoute. Elle ne fait sûrement que passer, cette connaissance. Mais elle coule bel et bien et son cours est semblable à celui d’un petit ruisseau perdu au coeur des montagnes qui entourent Olympie : doux, régulier et tranquille.

Puis le tumulte urbain nous rattrape. On s’est un peu trop éloigné de la guide et seules des bribes de phrases parviennent jusqu’à nos oreilles. Pire, un groupe de Japonais casqués s’est posté juste à côté et ils utilisent la même fréquence. Les voix des deux guides s’entremêlent, on n’y comprend plus rien. On en a presque mal aux oreilles, à vrai dire. Et les élèves enlèvent le casque de leurs oreilles en nous regardant dépités. Même au beau milieu de la Grèce, la mondialisation nous a rattrapé.

 

Le preux chevalier.




theworldofdd |
missyoura |
Kidal-blog: site d'informat... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | L'air du temps
| vision libre
| jacquemiche2