2.1 TZR en RAD.

Au départ tout le monde a l’air gentil. Poignées de mains franches, sourires bienveillants et paroles rassurantes. Mais la pré-rentrée est un leurre qui ne trompe plus grand monde et pas bien longtemps.

Hier matin dans un petit collège de proche-banlieue parisienne. Me revoilà, à seulement une quarantaine de minutes de chez moi. Une petite dizaine de nouveaux profs et à peine une trentaine d’anciens. C’est presque intime. Seulement trois matrix2.jpgprofs d’Histoire-Géo. Enfin trois plus un, plus précisément. Vous l’aurez compris, le plus un c’est moi, qui me suis levé avec la tenace impression de revivre le même film que l’an dernier (voir chapitre1). Mais cette-fois-ci je connais le scénario. Un peu comme dans Matrix 2 : je sais qu’il y’a un monde parallèle, on m’a déjà fait le coup. C’est marrant comme on est moins stressé quand on sait ce qui va se passer.

Je suis encore TZR. Ce dont je ne peux guère me plaindre car ce fut un choix, dans l’optique de me rapprocher de chez moi, chose faite. J’espérais une affectation à l’année, mais je dois à nouveau me contenter de remplacements « de courte ou moyenne durée ». N’ayant pas de poste à la rentrée, je suis donc tenu d’effectuer celle-ci dans mon établissement de rattachement, le joli petit collège évoqué précédemment où je n’enseignerai probablement jamais mais où je suis désormais rattaché administratif (RAD). Au passage, heureusement que ma connexion Internet marche bien. Car dans la plus totale illégalité je n’ai toujours pas reçu d’arrêté d’affectation. Il n’y a donc aucun document écrit qui justifie ma situation actuelle. Ou en tout cas pas en ma possession. Non, tout juste deux lignes sur un site internet qui n’est même pas le site normalement prévu à cet effet, car celui-là est bien trop compliqué à mettre à jour et constitue pour le rectorat un souci permanent bien plus qu’une aide quelconque.

 

Mais revenons-en à notre petit collège, où je me pointe à 9h en espérant ne pas me tromper, n’ayant pas reçu les informations promises sur la pré-rentrée après pourtant trois coups de fil la semaine dernière. Effectivement je ne me trompe pas. Et donc tout le monde a l’air gentil. Les collègues sont plutôt jeunes et continuent à me parler même lorsque je leur explique que je ne suis pas vraiment un nouveau collègue. Tout le monde a l’air bien content de se retrouver.

Rhâââ, on ne me la fait pas à moi, je sais que ce grand calme ne va pas durer. Car tout d’abord il y a Jean-Paul, sosie de Louis Acaries. Jean-Paul était là à 9 heures pour l’arrivée des nouveaux. Mais Jean-Paul n’est pas nouveau. Il est là depuis 1983. C’est la première chose qu’il nous a dite. La deuxième en fait, car la première c’était une bonne blague lancée dans le hall d’entrée : « Et vos billets de retard jeunes gens! ». Ca n’a pas fait rire ma collègue de Marseille qui pensait déjà à repartir en voyant les nuages s’amonceler dans le ciel banlieusard : »il fait souvent ce temps là par ici? ». Jean-Paul est coordinateur d’Histoire-Géo. « Mais je suis pas là pour vous emmerder » a-t-il dit aux deux nouveaux collègues de la discipline. Et à moi accessoirement.

Jean-Paul est aussi délégué FSU .  C’est là quatrième chose qu’il m’a dite. Je lui ai répondu que je roulais pour un syndicat concurrent. Il a fait un peu la moue puis m’a rassuré : « pas de problèmes, je suis pour le multiculturalisme syndical! ». « M’enfin nous on est un vrai syndicat! » s’est-il cru obligé d’ajouter. Parce que nous on est des agents de la DGSE en planque qui organisent des soirées Uno-moules-frites peut-être?

 

Donc ça ne peut pas durer. Parce qu’après quelques minutes en la compagnie de Jean-Paul j’ai envie de le pendre au plafond. Lui et ses sentences définitives, comme celle sur les sorties scolaires : « les cours c’est dans la salle de classe que ça se passe, pas à Péta-Ouchnok ». Il n’est tout simplement pas possible que les autres collègues le supportent. Surtout qu’il y a aussi son pote Patrick, le prof d’EPS présent depuis 1985, arrivé en marcel et en short au collège un jour de pré-rentrée. Un peu de tenue jeunes gens s’il vous plaît.

Et chaque année c’est pareil. La pré-rentrée se passe bien. Jusqu’à ce que la principale finisse son discours et demande s’il y a des questions dans la salle. C’est là qu’un oeil exercé peut repérer les tensions qui vont animer la salle des profs toute l’année. Car bien sûr Jean-Paul ne voit pas pourquoi il la fermerait, d’ailleurs ça fait une demi-heure qu’il ne la ferme pas, avec ses blagues durant la présentation des profs qui ne font rire personne. Violents soupirs dans la salle, air gêné de certains, sourires sur le visage des autres et les épaules de la principale qui s’affaissent peu à peu : Jean-Paul va parler.

« J’aimerais développer trois points ». Oh putain, ça va être long. Surtout que Jean-Paul s’exprime avec le ton CGT, ce drôle de mélange de revendications et d’exaspération permanente que plus personne ne supporte vraiment aujourd’hui.

 » Tout d’abord, dans le règlement intérieur, laïc est écrit avec un -c et non -que. Je rappelle que laïc avec un -c ne s’écrit ainsi que par opposition à clerc. Or nous sommes l’école de la république, nous ne sommes pas en opposition avec quoi que ce soit. Laïque, même au masculin doit donc s’écrire avec -que, c’est le programme d’Histoire de 5e, je me permets de le rappeler à mes collègues. Alors soit c’est une coquille, soit nous avons un vrai problème qui nécessite un débat sur la laïcité au conseil d’administration de l’établissement.

- C’est une coquille, bafouille la toute nouvelle principale qui vient de débarquer et se demande ce qui lui tombe dessus.

- Bien, je me permets ensuite de revenir sur le terme de parcodenver.jpgurs individuel employé dans la circulaire de rentrée et qui me paraît excessivement dangereux. En effet, à quoi bon le collectif si le parcours est individuel, à quoi bon le … ». S’ensuit un discours égalitariste et jacobinisant à faire pâlir Robespierre et Staline réunis. Pas de doute, Jean-Paul, c’est Denver le dernier dinosaure du syndicalisme à l’ancienne dans l’éducation nationale, et si l’EN est aujourd’hui dans un tel état ce n’est bien sûr pas de sa faute ni de celle de son syndicat.

 

Mais passons sur le discours de Jean-Paul et même sur l’intervention de Patrick, le type en marcel, délégué d’un syndicat concurrent mais néanmoins ami de celui de Jean-Paul, et attardons nous sur Martine qui intervient alors que la très sympathique Sylvie, présente elle aussi depuis les années 1980, m’explique à mots couverts que toutes les pré-rentrées sont les mêmes depuis ce temps-là et que les deux zigotos qui se sont exprimés ont réussi à pousser la principale précédente à la dépression. Bien joué les gars.

Martine quant à elle est un autre genre de prof que l’on retrouve à presque toutes les pré-rentrées. Martine est une râleuse minutieuse. Personne à part elle n’a lu l’agenda prévisionnel qui se trouvait dans la pochette de pré-rentrée. Et encore moins les « consignes d’évacuation ». Surtout pas moi en tout cas, car en temps que rattaché je n’ ai pas eu de pochette. Mais Martine, elle, a vu. Vu qu’il y aurait deux réunions parents-profs la même semaine, que le deuxième trimestre était légèrement plus long que le premier, et surtout que l’évacuation des salles 214 et 218 ne se faisait plus par la porte du fond ce qui pourrait provoquer un embouteillage dans l’escalier C. Qui sait, sous ses airs de vieille harpie, Martine est peut-être en train de sauver des vies. Mais ses collègues s’en foutent. Ils remarquent, et moi le premier, qu’elle pompe l’air à tout le monde et lèvent les yeux au ciel en se demandant combien, ô grand dieu combien de temps, il faudra attendre avant de recevoir son emploi du temps, la seule chose qui intéresse 90% d’entre eux. C’est à ce moment précis qu’on réalise que ce collège, tout charmant qu’il soit, n’est pas un monde merveilleux, mais bel et bien un sac de noeuds de relations complexes entre des humains parfois mal embouchés. De quoi ravir un anthropologue.

 

Quelques minutes plus tard. Alors que mes collègues scrutent dans les moindres détails la feuille tant attendue, je me dirige vers la principale.

« Bonjour, je suis le rattaché administratif en Histoire-Géo.

- Ah, bonjour. J’ai regardé ce matin, il n’y avait pas encore d’affectation pour vous.

- Ah. Dommage.

- Je vous appelle si j’ai quoi que ce soit et puis sinon je vous rappelerai dans quelques jours pour que vous puissiez faire des heures de soutien.Vous avez rempli la fiche de renseignements?

- Ben… j’ai pas eu de pochette de rentrée.

- Oh… toutes mes excuses. C’est vrai qu’on n’attendait pas forcément nos rattachés.

- C’est pas grave, les subtilités du système.

- Oui, comme vous dites ».

 

Le preux chevalier.

6 Réponses à “2.1 TZR en RAD.”


  • Et bien bonne chevauchée pour ces nouvelles aventures!

  • C’est avec plaisir que je te retrouve en cette rentrée !
    J’espère que tu as passé d’assez bonnes vacances pour pouvoir prendre avec philosophie et sans trop de lassitude ces débuts d’année toujours aussi chaotiques.
    Bon courage à toi :)

  • Heureux de te relire !

    Ton billet m’a un peu flanqué le bourdon : je vais finir prof, j’en suis sur, et parfois en te lisant je me dis que je vais me pendre dès la première année. Bon courage et ne tue pas trop de dragons quand même.

  • Je viens de faire ma rentrée pour mon poste fixe après plusieurs années de TZR (mais poste à l’année pour moi, je suis une chanceuse !), et ce que tu décris est tellement vrai !!!! je revis mes différentes rentrées à travers ton billet !
    bon courage pour la suite et bonnes affectations surtout :-)

  • Un ravissement de te retrouver sur la toile.
    Et premier amusement, ce que tu as l’air de regretter (le poste à remplacements courts et la non-attente des TZR), moi, je le désirerais presque ! Car un premier poste à 152 km d’un mari tout frais et naviguer en solo toute l’année sans collègue dans la matière sur les 4 niveaux de mon cher collège, où ils m’attendaient de pied ferme, je vais déguster !

    Et même pas internet sur place pour venir consulter ces délicieux posts … !
    L’education nationale, y’a que ça de vrai !

  • Une joie de lire ton blog!! Je suis « tombée » dessus en cherchant « TZR, ambition réussite »… Je suis TZR aussi, depuis toujours, (soit 2 ans de carrière) de courte et moyenne durée, et je me demande avec qui il faut faire des papouilles pour avoir une affectation à l’année.
    Et je viens d’être affectée dans un collège Ambition réussite des quartiers nords de Marseille.
    Merci à toi pour ton humour qu’avec le temps. Un jour peut-être serai-je moi aussi capable d’affronter dragons et sorcières tête haute!

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