Archive mensuelle de juin 2008

Chapitre 31 où le preux chevalier déménage.

Puisqu’il était dit que cette année finirait comme elle avait commencé.

Depuis quelques jours une sombre affaire agite le microcosme du CDI de mon humble collège. Désormais, alors que l’affaire touche à sa fin, il est temps pour moi de vous informer sur les tenants, les aboutissants, les intervenants, les agissants, les connectants et tous les trucs en -ants de cette drôle d’histoire.

Comme chacun sait, les collèges appartiennent aux conseils généraux et celui où je me trouve ne déroge pas à la règle. Pour cet été, le conseil général a eu une excellente idée. En effet, devant l’impression soviétique laissée par notre bon vieux CDI, il s’est décidé à financer quelques pots de peinture chez casto (y’a tout ce qui faut). Problème : le conseil général n’a pas prévu que pour repeindre le CDI il convient d’abord de le déménager. Et l’intendance n’a pas un personnel suffisant pour le déménager avant les vacances. Vous voyez où je veux en venir?

Car puisqu’il y a deux TZR dans ce charmant CDI, pourquoi ne pas leur demander de mettre quelques livres dans des cartons en flattant avec insistance leur « remarquable connaissance du CDI ». C’est ça qu’est génial avec un TZR, c’est que ça peut servir un peu à tout. Une sorte d’ouvrier multi-tâches, multi-qualifié. J’hésite d’ailleurs à en embaucher un chez moi pour les vacances.

Devant l’aubaine, Mme C., intendante en chef du collège, du lycée, mais aussi probablement de tout le quartier -de la ville, du département? Son pouvoir semble si grand!- n’a pas hésité. Il y a deux ou trois semaines, elle est allée voir ma trop gentille collègue pour lui expliquer qu’il faudrait qu’on déménage le CDI. Et j’insiste bien sur le « il faudrait ». Avec Mme C. pas de « ce serait bien que… » ou autres circonvolutions de ce genre. Non avec Mme C., c’est cash, et pas seulement parce qu’elle est intendante. Mme C. ne propose pas, elle dispose. A sa vue, Casper, le gentil fantôme qui nous sert de proviseur devient invisible. Des perles de sueur se forment sur le visage de la principale adjointe et la moutarde monte apanafieufrancoise.jpgu nez de la proviseur adjointe (et je ne vous parle même pas de ce qui arrive au proviseur adjoint adjoint). L’intendance est une forteresse imprenable, un petit bâtiment à l’écart qui inspire la crainte à ses visiteurs et semble non seulement vivre selon ses propres règles (un peu comme la Corse) mais les impose à tout l’établissement (un peu comme l’Angleterre avec le reste du monde -une histoire d’île décidément). Résumons : avec ses airs de croisement entre Françoise de Panafieu et Michèle Alliot-Marie, Mme C. fait peur.

Face à la perspective de ce déménagement et alors que la fin de l’année se rapprochait, j’ai tout d’abord opté pour la tactique la plus efficace dans l’éducation nationale, une sorte de bon vieux 4-3-2-1 des familles, tendance personne ne bouge avec trois milieux défensifs : j’ai fait le mort. Et puisque Mme C. faisait de même, l’affaire semblait être endormie et le déménagement dans les cartons (si je puis dire). C’était sans compter sur un dernier éclair de Mme C. qui, tel Schweinsteiger déboulant sur l’aile droite portugaise, allait semer le trouble dans une défense qui semblait pourtant bien en place, tellement bien en place.

Jeudi matin donc. Après une longue semaine de ramassage de manuels scolaires (tâche acquittée avec brio mais non sans difficultés, mal de crâne assuré à la fin de la journée) ma collègue et moi regagnions le CDI, décidés -surtout moi- à procéder à un grand rangement et à mettre un peu d’ordre dans le catalogue, histoire d’ôter à ce bon vieux CDI son côté Dresde 1945, car après tout, on parle de l’arrivée d’un vrai documentaliste pour l’an prochain. La porte s’ouvre donc sur notre champ de bataille mais surtout sur une grosse dizaine de cartons vides : « Fritaz, n°1 de la frite surgelée, 5kg ». A côté pas un mot, rien. Mais le message est on ne peut plus clair. « Vous aviez oublié le déménagement? Pas moi! » semble nous hurler Mme C. de son île voisine.

supermario.jpg C’est alors que j’ai compris. Comme dans ce bon vieux Super Mario Bros, j’avais passé quelques épreuves cette année. Mais Mme C. c’était autre chose. Le super dragon, le boss de fin. Et l’affrontement aurait lieu. Tôt ou tard. Je plaçais mon épée de chevalier dans ma sacoche de TZR et reprenais le cours prévu de mes activités.

Jeudi après-midi toutefois je partais à la recherche de Mme C. Celle-ci demeurait introuvable. De même le lendemain matin. Qu’importe, si tu ne viens pas à Mme C., celle-ci viendra à toi.

Vendredi, 11h55, Mme C. pénètre dans le CDI. « Ben… les livres ne sont pas dans les cartons?

- Ben justement Mme C., c’est à dire que on voulait vous dire que… » tente de l’interrompre ma collègue.

« Parce que ce qu’il faudrait, reprend Mme C., imperturbable comme un membre du comité olympique chinois, c’est que vous mettiez sur chaque étiquette le numéro de l’étagère correspondante.

- Oui mais on voulait vous dire, reprend ma collègue, on a beaucoup de choses à faire et on pense qu’on n’aura pas le temps de faire le déménagement…

- Ah mais oui mais non. J’ai appelé le conseil général et y’a peut-être quelqu’un qui va venir vous aider lundi mais c’est pas sûr et moi je peux pas le faire à votre place et j’ai pas d’agents pour le faire de toute façon. Le CDI, vous l’avez porté toute l’année donc ça me paraît logique. C’est à vous de le faire. Donc si vous le faites pas, ben ce sera pas fait! »

Vous l’aurez compris, vous l’aurez senti : il est alors temps pour le chevalier d’entrer en scène. A vrai dire c’est presque trop facile.

« Excusez moi Mme C., mais je ne vois pas bien à quel moment c’est notre problème. »

Mme C. se retourne vers moi. Son monde semble s’être effondré. Elle bégaie, devient hésitante, se rend compte que l’affaire sera peut-être moins évidente que prévue et tente une dernière réplique :

« Ah euh ben oui… on peut aussi faire comme ça, et nous on prend tout vite fait et on jette tout par terre dans la salle d’à côté. Et puis faudra se débrouiller à la rentrée.

- Ben oui, pourquoi pas. Je vois toujours pas en quoi c’est notre problème. Parce que vous voyez Mme C., nous on n’est pas déménageurs et à vrai dire on n’est même pas documentalistes. Alors voilà ce qui peut se passer. Là on part à 12h parce qu’on a déjà fait plus de 5 heures sup cette semaine avec le ramassage des livres. D’ailleurs pour les récupérer on sera pas là jeudi prochain. Lundi on doit faire les factures, compter les manuels parce que l’intendance, donc vous, nous l’a gentiment demandé et parce que vu qu’on est très gentils on veut bien le faire. Il faut qu’on finisse de ranger, qu’on mette à jour les lettres de rappel etc. A priori ça devrait prendre toute la journée. Voire plus. Et le mardi, si on a le temps, on veut bien s’occuper un peu de votre déménagement. Mais ça va pas suffire. »

Quelques palabre plus tard, Mme C. s’en est allée, penaude. Cris de joie, parade sous l’arc de triomphe, trompettes de la victoire et Te Deum : dragon à terre!

 

Le preux chevalier.

 

Ps : l’année se termine et le blog aussi va prendre des vacances. Mais avant cela je vous prépare un petit bilan de l’année pour la première quinzaine de juillet. Parce qu’une année sans bilan, c’est un peu comme un après-midi sans tiercé. C ‘est pas pareil.

 

Rions encore avec l’éducation nationale

Lundi 16 juin, 11h35, téléphone, une voix jeune et féminine à l’appareil.

« Bonjour, rectorat de Créteil à l’appareil. J’appelais pour vous demander un petit service.

- Euh… oui.

- Voilà, j’ai un collège en difficulté qui n’a pas de professeur d’Histoire-Géo pour les deux dernières semaines

- Ouh la la…

- Alors c’est en Seine-Saint-Denis … mais y’a le RER qui y va !

- Ah oui, mais là je crois que ça va pas être possible…

- Ah bon ?

- Ben c’est-à-dire que non seulement c’est pas dans ma zone mais alors pas du tout, et en plus pour les deux dernières semaines c’est un peu n’importe quoi… Je veux dire, ça va pas servir à grand-chose.

- Ben si, peut-être…

- Non, non, pas peut-être, je vous assure à cette période de l’année je doute vraiment de l’efficacité de la chose. J’ai une certaine vocation pour l’éducation nationale, mais pas à ce point là.

- Mais, c’est-à-dire qu’ils ont eu un très mauvais professeur d’Histoire toute l’année…

- Mais j’aurais beau être merveilleux, en deux semaines avec des élèves qui ne sont pas là, je vois pas ce que je peux faire. Les conseils de classe sont passés, les élèves ne viennent presque plus. Bref… En plus, moi j’aide dans mon établissement de rattachement où ils n’ont pas de documentaliste et où je dois participer au ramassage des livres et au déménagement du CDI, alors bon je suis désolé mais je peux rien faire.

- Ah, ben si vous êtes dans votre établissement de rattachement, c’est bien. Moi, vous savez c’est les ordres qu’on me donne.

- Ouais. Ben la personne qui donne les ordres ne doit pas être très au courant de la réalité du terrain.

- Bonne journée. Au revoir.

- A vous aussi. Au revoir.»

Chapitre 30, où le preux chevalier retourne à la case départ.

 

 

 

 

 

Retour à la case départ. Sans passer par la case prison. Et en touchant une petite prime pour mes déplacements jusqu’à Fort Fort Lointain. Me revoilà donc au CDI de mon établissement de rattachement. Depuis une monopolyboard.jpgdizaine de jours je ramasse les livres scolaires, surveille les 6e qui lisent des BDs et réalise d’autres tâches essentielles comme remettre les livres dans le bon ordre. Et je ne me plains pas, mais alors pas du tout. Le rectorat a eu le bon goût de ne pas m’appeler jusqu’ici, chose que je n’osais même pas espérer et d’ailleurs même pas écrire, tant les voies du rectorat sont impénétrables.

 

Mais ça y’ est, il reste trois petites semaines au collège et le lycée a fermé ses portes aujourd’hui. Il est plus que probable que je terminerai l’année dans mon château du CDI, preux chevalier revenu au bercail après une longue campagne. Un jour prochain il sera temps de faire le bilan de cette drôle d’année. Mais en attendant, il faut dire que ce retour a plutôt du bon. Les grands sourires sur les visages des élèves que j’avais quittés à noël dernier, les fous rires avec les collègues TZR à la cantine pendant que les titulaires ne desserrent pas les dents (ou alors juste assez pour faire passer quelques grains de semoule) et surtout une délicieuse ambiance de mois de juin, goûter avec mes anciens élèves de seconde compris. J’ai toujours adoré la fin de l’année et puisque cette année j’ai peut-être un peu plus de temps pour en profiter, je pars du principe que j’aurai tort de me priver.

 

Vendredi dernier, c’était le carnaval au lycée. Oui je sais, carnaval au mois de juin… mais j’ai renoncé à comprendre cette drôle de contrée. En tout cas ce carnaval était une sacrée réussite. Une collègue me faisait même remarquer que les élèves travaillaient presque mieux quand ils étaient déguisés. Et elle aussi. En début d’après-midi un concours de déguisement était organisé. Dans une ambiance joyeuse les élèves chantaient et s’applaudissaient les uns les autres. Un bon moment. Vraiment. Alors certes, on peut penser que ce n’est pas au lycée d’organiser ce genre d’événements et puis quoi encore s’ils veulent faire la fête ils ont qu’à aller en boîte de nuit. Mais, pendant ce court moment, j’aurais juré que ce lycée avait une âme. Qu’il était rempli d’êtres humains et pas seulement de flux. De passage en salle des profs avec les collègues TZR nous fîmes remarquer à d’autres profs qu’ils feraient bien d’assister à ce joyeux moment.

« Je les ai déjà vu toute l’année » fut la première réponse. Suivi de « vous verrez quand vous aurez dix-huit ans d’éducation nationale comme moi ». Oui, on verra. Autrement j’espère.




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