Chapitre 25, où le preux chevalier vérifie les rainures des fenêtres.

 Bientôt trois mois que j’ai découvert la section BEP de Fort Fort Lointain, ses profs vraiment dévoués et son ambiance à laalberteinstein1.jpg limite du paranormal et il est grand temps de vous en dire un peu plus. La section de BEP de Fort Fort Lointain a ceci de particulier qu’elle est la seule à 30 kilomètres à la ronde. Le problème du recrutement des élèves y est donc très sensible, p uisqu’en gros on y retrouve simplement tous ceux qui n’avaient pas les moyens de passer en seconde dans le coin. Et ne pas avoir les moyens de passer en seconde de nos jours est, comment dire, inquiétant.

Pourtant, malgré leur démotivation totale et leur profonde envie de ne pas travailler, les élèves de BEP n’arrivent toujours pas à me taper sur les nerfs autant que mes petits monstres de 5e. Une raison simple à cela : j’ai développé un parfait manuel à l’usage du professeur d’Histoire-Géo en BEP, véritable guide de survie en milieu hostile (mais pas agressif, il faut le dire). En voici quelques extraits :

1- Ne jamais rien attendre des élèves de BEP. Chaque ligne écrite, chaque parole prononcée peut et doit être considérée comme une victoire de l’enseignement sur les forces de résistance passive d’un adolescent de 17 ans.

2- Choisir son combat. Aujourd’hui ce sera soit les manteaux gardés en classe, soit les sacs posés sur les tables, mais pas les deux, au risque de perdre plus d’une demi-heure et quelques élèves renvoyés à la Vie Scolaire avant la victoire.

3- Partir du principe que les élèves ne savent pas ce qu’ils ont fait la semaine précédente et qu’ils auront tout oublié avant la semaine suivante. Partir du principe aussi que chaque feuille distribuée est une feuille potentiellement perdue. Eprouver une joie intense à la vue d’un cahier, surout si celui contient des feuilles collées et des cours avec des titres soulignés datant parfois de plus de deux semaines (j’ai failli verser une petite larme).

4- Proposer une collectivisation des feuilles vierges de la classe. Au BEP de Fort Fort Lointain, la feuille vierge est un bien précieux, une denrée rare. Chaque feuille blanche aperçue sur un coin de table doit être enregistrée et répertoriée par le professeur pour éventuellement venir en aide à la moitié des élèves de la classe qui viennent sans feuille au lycée.

5- Il est une chose encore plus rare que les feuilles dans les classes de BEP de Fort Fort Lointain : le silence. Profiter de chaque seconde de silence et guetter tout ce qui pourrait éventuellement interrompre ce précieux moment. L’attention des élèves étant la chose la plus difficile à capter, aussi insaisissable qu’Oussama Ben Laden dans une grotte afghane, il convient de limiter au maximum les parties du cours qui pourraient amener le professeur à s’adresser à la classe entière. On ne dicte pas le cours à écrire, on le projette au tableau comme avec les 5e. Et j’ai bien dit « on le projette », car non, on ne l’écrit pas. En effet il faut …

6- … limiter les moments passés dos aux élèves. Chaque seconde passée de dos est une seconde durant laquelle un objet peut voler. Or qui dit objet qui vole, dit victime, mais aussi impossibilité d’identification du coupable. Trop de suspects.

7- S’occuper avant tout des élèves qui veulent travailler. 5 ou 10 minutes à essayer de faire travailler un élève qui fait acte de présence, c’est autant de temps qui n’est pas passé avec un élève qui veut travailler mais a sans doute de très grosses difficultés. Sinon il ne serait pas là.

8- Etre plus diplomate qu’un ambassadeur français en Chine, sous peine de voir la situation dégénérer et la classe se vider peu à peu des élèves exclus. Ne pas croire qu’on peut résoudre les problèmes par le rapport de force où l’autorité brute car…

9- … il faut bien comprendre qu’il ne peut rien arriver à nos élèves de BEP. La politique de la direction est de ne surtout pas les renvoyer et il est impossible de redoubler sa seconde BEP. Le niveau du BEP est tellement bas que la plupart auront quand même leur examen à la fin de l’année, pour peu qu’un ou deux neurones connectent, et ce même s’ils ne sont venus qu’à un cours sur quatre et même s’ils n’y ont strictement rien foutu. Petit exemple. Lundi matin, en arrivant au lycée, je croise un élève régulièrement absent qui sort tranquillement du lycée alors qu’il doit lui rester cinq ou six heures de cours : « Bonjour.

- Bonjour. Eh m’sieur… (sur le ton de la confidence) vous m’avez pas vu! »

Le plus triste/drôle (entourer le mot qui convient) ici est que peu importe mon attitude et une éventuelle remarque de ma part à la CPE, cet élève ne risque strictement rien pour ses absences répétées. Impunité totale. Un vrai petit président de la république.

10- En conséquence, chaque élève absent (un gros quart de la classe en moyenne) est un élève qui ne perturbera pas le cours. L’absence de certains phénomènes doit être considérée comme une bonne nouvelle.

11- En conséquence toujours, il ne sert à rien de s’énerver. L’énergie du personnel enseignant est un bien précieux qui ne peut être gaspillée avec ces élèves alors que des 5e surexcités et hyperactifs m’attendent.

12- Et le travail me direz-vous? Et bien figurez-vous qu’en suivant à la lettre ce petit guide le professeur d’Histoire-Géo arrive, avec quelques nuances tout de même, à des résultats non négligeables étant donné le caractère particulier du contexte. A vrai dire, je ne crois pas que mes prédécesseurs à ce poste âprement convoité aient fait mieux. Cependant…

13- … il ne faut jamais sous-estimer la créativité de nos élèves de BEP. Et, pour corriger les copies, il convient d’avoir de solides connaissances en français pour faire le lien entre la langue parlée et surtout écrite par les élèves et le dialecte que la plupart d’entre nous parlent couramment et qu’on appelle langue de Molière. Ainsi « augmentage » veut dire « augmentation », « saisser » veut dire « cesser », « chemin de faires » désigne une voie sur laquelle roule des trains, et « quitinuer » veut dire la même chose que « continuer », c’est juste qu’il s’écrit différemment.

14- Enfin, ne jamais croire que la partie est gagnée avec les BEP. Je pensais sincèrement bien gérer mes terminales, jusqu’à ce qu’on m’explique que les femmes de ménage avaient retrouvé de la moutarde dans les rainures des fenêtres de nos salles de cours. Je n’avais pas dû bien appliquer la règle 6. Et désormais j’ai ajouté une dernière recommandation à mon guide :

15- Vérifier les rainures des fenêtres.

A plus

Le preux chevalier

Ps : je suis bien conscient que ce qui est raconté ici ne s’applique pas, loin de là, à tous les BEP, et qu’on y fait souvent du très bon travail avec des élèves motivés, pour peu que le BEP soit un choix et non une sanction. Je suis tout aussi conscient du fait que ce que je raconte ici ne concerne pas que mes BEP mais aussi bien d’autres classes dans toute la France… 

3 Réponses à “Chapitre 25, où le preux chevalier vérifie les rainures des fenêtres.”


  • Bon manuel de survie pour faire face aux classes difficiles et (surtout) à la politique de l’impunité.

  • bon quand est-ce qu’on décide que nos impôts doivent payer l’éducation de vos enfants, et pas la police, les sous-marins nucléaires et autre ?
    Je trouve que, malgré tout ce que vous avez sous les yeux, vous mettez beaucoup de temps à réagir.
    Car, cher chevalier, je pense que vous ne me contredirez pas si je dis que ces enfants sont, dans leur majeure partie, suffisamment intelligents pour se débrouiller dans la vie ?
    J’avais commencé à faire une pétition lorsque j’étais en terminale pour améliorer les conditions des profs et des élèves, j’ai arrêté quand une fille de ma classe m’a répondu qu’elle n’avait pas le temps parce que le bac était à la fin de l’année et qu’un autre a signé père noël sur la pétition.
    Merci pour le travail que vous faites, ils ont plus besoin d’attention que de cours à apprendre par coeur

  • Si c’est la première fois que tu as des BEP, chapeau bas pour être capable d’éditer aussi rapidement et avec tant de précision un manuel de survie qui serait salutaire à bon nombre de néo-enseignants et qui devrait être largement diffusé dans tous les IUFM !!
    Parenthèse : les lycées professionnels sont les poubelles de l’éducation nationale, qui y balance tous les jeunes qui sont trop jeunes pour travailler et trop *** (compléter par le mot que l’on veut) pour rester intégrés dans un étabissement dit général. Donc, à concentration inégale selon les sections, on y trouve toujours des élèves qui rêveraient d’être ailleurs, mais qui sont là parce qu’ils ont vu de la lumière / parce que c’était l’établissement le plus proche de chez eux / parce que c’est le dernier établissement qui ne les a pas foutus dehors (et qui est donc tenu de les garder) / parce qu’on leur a dit que c’était mieux pour eux / parce que… la liste est longue.
    Cela dit, la moutarde dans les rainures des fenêtres, on ne me l’avait jamais faite ! Sans doute parce que la moutarde est dans un pot collectif au self (ça la rend plus difficile à transporter jusqu’à la salle de classe)…

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