Chapitre 24, où le preux chevalier est un « très bon professeur »

 aliforeman.jpgChose promise, chose due, un petit récit de mon mardi de proto-révolutionnaire-communisto-gréviste s’impose. Souvenez-vous, nous en étions restés au moment où le preux chevalier devait à nouveau affronter le dragon du collège de rattachement, dans un remake de ce que certains osèrent qualifier de plus grand affrontement depuis le Ali-Foreman de Kinshasa 1974.

 

11h30 ce mardi, je me présente donc au secrétariat de mon collège de rattachement. Les souvenirs des trois mois passés dans le lycée voisin affluent. Tout cela semble déjà si loin. Et d’ailleurs c’est vrai que c’est loin : toujours cette bonne vieille heure et demie de trajet. Alors quand la secrétaire plonge dans sa montagne  de papiers et m’explique en souriant qu’elle espère « ne pas [m'] avoir fait venir pour rien », je peine à garder mon calme. Quelques instants plus tard tout s’arrange, le papier est retrouvé, ma signature apposée en bas à droite et le tour est joué.

Mais je sens que certains s’interrogent : quel papier peut justifier plus d’une heure et demie de trajet? Et bien figurez-vous qu’avant-hier c’était à moi d’être noté. Et la feuille en question n’était pas une impression de ma fiche perso sur Note2Be. Non, il s’agissait de l’évaluation de mon chef d’établissement. Un chef d’établissement qui ne me connaît que vaguement, n’a strictement aucune idée de la façon dont je travaille ni même de mes compétences ou de mes rapports avec les élèves, pour la bonne raison qu’ on est ici au collège et que moi c’est au lycée que j’ai travaillé, mais sera probablement la seule personne à m’évaluer cette année. Qu’importe, ne pas connaître la personne évaluée ni son travail n’a jamais empêché de mettre une note. Alors voilà, je suis un professeur « compétent et rigoureux » et j’ai très bien partout parce que c’est comme ça, je suis très bon et il faut l’accepter, vivre avec et s’en souvenir les jours où certains se permettraient de douter de mes compétences au simple prétexte que c’est à eux que j’enseigne. Le preux chevalier est un très bon chevalier. C’est l’éducation nationale qui le dit. Et si elle le dit c’est que ça doit être vrai, non?

Le temps de repasser prendre dans mon casier- que je ne visite jamais pour la bonne raison que je travaille à trente kilomètres de là- les fiches de paye des quatre derniers mois et l’heure est venue de repartir. Direction la gare, mais pas pour prendre le train. Car Fort Fort Lointain n’est pas sur la même ligne que mon ancien établissement. Bien trop simple. Non, direction la gare routière et un car dont je jurerais qu’il a transporté les 45 nains précédemment, car je n’arrive même pas à caser mes jambes entre mon siège et celui de devant. Cinquante minutes de route à travers les champs plus tard, arrivée à Fort Fort Lointain. C’est comme ça, c’est plus fort que moi, même les jours de grève, je vais à l’école. Déjà qu’après avoir fait tout ce qu’il fallait pour s’en échapper – Bac, études supérieures – j’ai pas pu m’empêcher d’y retourner pour « voir comment c’est de l’autre côté », voilà t’y pas que maintenant j’y vais sans être payé.

Oui, mais monsieur M. m’attend. Rendez-vous à 17h00 pour mettre les notes de TPE des élèves encadrés depuis mon arrivée. A l’aide des misérables 7 séances que j’ai plus ou moins dirigées, je dois ainsi évaluer « l’investissement » et « la démarche » de ces chères têtes blondes, note comptant pour huit points sur les vingt de l’épreuve, qui, je le précise, compte tout de même pour un truc appelé baccalauréat. Qu’importe, ne pas connaître la personne évaluée ni son travail n’a jamais empêché de mettre une note (deuxième). Et puis au pire, je pourrais m’appuyer sur les observations distraites de Mr M.

A ma grande surprise le lycée a été touché par la grève et plus de la moitié de mes collègues ont cessé le travail. Je m’installe tranquillement dans un coin de la salle des professeurs et sort quelques copies à corriger. Quand, soudain, un doute m’assaille.

« Vous savez s’il est là Jojo aujourd’hui?

- Ah non, il fait grève. »

zidanematerazzi.jpgEt voilà. J’ai rendez-vous avec Mr M. un jour de grève à deux heures de chez moi. Sauf que celui-ci ne viendra pas et qu’il a gentiment oublié de me prévenir. Je m’emploie à rester calme comme Pete Sampras sous la pression, mais faudrait pas que Materazzi passe par là…

 

 Etant donné les circonstances, un coup de fil à Mr M. s’impose. Pas pour l’engueler bien sûr, on n’engueule pas Mr. M. Mais pour négocier sa venue ou n’importe quoi qui m’éviterait d’avoir à revenir à Fort Fort Lointain juste pour mettre ces foutues notes. Le temps de récupérer son numéro et me voilà en ligne directe avec Mr. M., lequel utilise donc parfois le téléphone comme un simple mortel. Au bout de quelques secondes il m’explique que « tout ça c’est pas bien grave » et que «  de toute façon les TPE, je vais te dire, moi j’en ai rien à foutre ». J’avais cru comprendre.

Et puis, soudainement, emporté par sa verve, Mr M. se lâche « Franchement elle nous casse les pieds la mère bidule (traduire : la proviseure) avec ses notes de TPE. Y’a peut-être des choses plus graves dans le monde qu’une vingtaine de poufs qu’ont pas envie de bosser. Alors tu mets ce que tu veux. Non parce que tu vois ce qu’ils sont en train de faire là… » S’en suit une quinzaine de minutes d’un monologue qui abordera tour à tour le cas Darcos (« un type bien qui fait n’importe quoi ») le bac il y a 35 ans (« y’avait 32% de réussite alors c’était autre chose ») ou la politique de notation actuelle (« t’as qu’à mettre une bonne note à tout le monde. De toute façon, c’est bien, quoi qu’ils fassent c’est bien, c’est toujours bien, même s’ils écrivent comme des culs »). Le tout est à peine interrompu par les borborygmes inaudibles qui marquent mon approbation distraite et parfois feinte. Une batterie de téléphone plus tard, il est temps de conclure ce que Mr M. fait par ces mots : « écoute mon grand, te bile pas, tu mets ce que tu veux et moi je paraphe. Et si tu sais pas quoi mettre, et ben j’inventerai un truc. »

Après ce grand moment me voici donc seul face à mes fiches d’évaluation. Je dégaine mon super dictionnaire d’évaluateur, 50 mots à tout casser, dont les indispensables « démarche », « rigueur », « approfondir », « assimiler » et autres « superficiel ». Ce qui donne le plus souvent des appréciations de ce type : « la démarche a été bien assimilée, mais le travail fut parfois superficiel, la faute à un manque de rigueur, et aurait mérité d’être approfondi. » Traduire : « L’élève n’est pas totalement demeuré mais son gigantesque poil dans la main l’a empêché de faire un travail correct ».

1h30 et 22 appréciations plus tard, je peux enfin quitter le lycée, le sentiment du devoir accompli. « Un très bon professeur ». Et une journée presque normale dans l’Education Nationale.

Le Preux Chevalier

14 Réponses à “Chapitre 24, où le preux chevalier est un « très bon professeur »”


  • Si j’en juge par la descrition de tes aventures ta notation est méritée. Es-tu sur que le proviseur n’est pas un de tes visiteurs ?
    Une proposition. Créer un site de notation des créateurs de sites de notation. Avec ta pratique cela devrait marcher. Autre idée : un site de notation des ministres. cela ferait faire des économies au budget de l’état mais attention à utiliser un intitulé anglophone et ronflant…Et, suprème bonheur, pourquoi pas un site pour noter les Monsieurs M. de l’éducation nationale, mais aussi ceux des différentes entreprises, administrations, organisation où l’esclave moderne gagne son pain…

  • D’où l’envie de certains d’instaurer une notation « au mérite » avec tout ce que cela engendre… Car nos évaluateurs resteront les mêmes : ceux qui ne font que nous croiser occasionnellement dans les couloirs (quand encore nous avons la chance d’arpenter les mêmes couloirs qu’eux).
    Sache toutefois qu’un TZR envoyé à droite à gauche (de préférence une droite et une gauche éloignées de son domicile) ne se mettant pas en arrêt maladie tous les quatre matins EST un enseignant méritant qui ne vole ses bonnes notes à personne !

  • Pour DdM :
    Je suis une TZR envoyée à droite et à gauche et pour la première fois je me suis mise en arrêt. C’est ça où je tuais un élève. je préfère capituler pour une dizaine de jours, me reposer, positiver, essayer de trouver des solutions (mais lesquelles ??? tant et tant ont déjà été essayées par l’ensemble de l’équipe). Je ne veux pas faire don de ma santé à l’Education Nationale : elle me donne trop peu.
    Sans soutien de la direction ni de son inspecteur c’est très dur de tenir dans ce système pourri. On est encore plus enfoncé, les élèves triomphent et continuent encore et encore plus à ne pas faire leur boulot d’élève.
    Merci de nous le faire lire avec humour, ô preux chevalier.

  • Je te soupçonne d’être volontairement de mauvaise foi dans la première partie car tu sais sans doute parfaitement qu’avant de mettre ta note le chef de ton établissement de rattachement a dûment téléphoné aux chefs des étabs où tu as travaillé pour avoir leurs avis et se faire une opinion.
    Par ailleurs, ton monsieur M est loin d’être un con, il a de la hauteur par rapport à sa situation de prof et ce qu’il t’a raconté au téléphone est très sensé; ne le tournes pas en ridicule au prétexte fallacieux que la jeunesse a forcément raison sur les anciens, on a toujours beaucoup à apprendre des gens d’expérience.
    cordialement

  • Ah la note administrative!!! Encore une preuve que le TZR reste une bizarrerie créée par l’éducation nationale et qui n’est pas au point… Comment évaluer « l’autorité et le rayonnement » d’un prof qui passe 15 jours par ci, 15 jours par là? Sans parler de ceux qui restent désespérément passifs au CDI dans l’attente d’une quelconque occupation : comment faire pour « rayonner » dans de telles conditions?!?
    Les TZR sont un peu les oubliés de l’administration qui ne veut pas s’adapter à ce statut particulier, malheureusement davantage subi que choisi.
    Tu as bien mérité tes « très bien ». Et ton blog mériterait aussi un 20/20. Bon courage pour la suite.

  • Salut TZR audacieux…

    Non, Monsieur M. n’est pas forcément quelqu’un de sensé ! Peut-être l’est-il. Mais notre preux chevalier nous fait le portrait d’un homme blasé, sûr de lui à en être hautain. Hautain vis-à-vis des élèves et de ses collègues. Je ne vous connais ni l’un ni l’autre, mais des « Monsieur M. », y en a plein les couloirs de nos établissements et c’est une vraie plaie ! Aucune considération pour les élèves, pour les autres en général, un enseignement qui n’a pas évolué (référence au 30% de réussite… c’était mieux avant) et aucune envie de s’investir dans rien… C’est grâce à ce genre d’individu qu’on démotive des classes entières car parfois nos élèves ont la chance d’en avoir trois comme lui dans une équipe pédagogique (sur dix profs, ça commence à faire beaucoup).

    Mais bon… Tu es bien noté, tu es impliqué, tu fais bien ton boulot. Bravo à toi opur ton courage, ton ironie, ton second degré, ton détachement, ton recul.

    Juste un détail : il est dommage pour tes élèves de TPE que tu aies fini par remplir les appréciations. car en fin de compte, cela signifie quand même que tu les as noté de la même façon que ton proviseur t’a noté, non ?
    Et puis, à bien y réfléchir, c’est Monsieur M. qui y gagne sa tranquilité…

    Cordialement, à te lire encore
    Chris

  • pourquoi as-tu modéré mon message en le supprimant ???

    peux-tu me donner une explication stp ?

    chris

  • désolé… je débute avec les blogs et je croyais mon message perdu aux oubliettes…

    bon ben, pan sur le bec. Le mauvais élève, c’est moi.

    chris

  • @ Marie > Pour avoir moi-même été TZR pendant de longues années, et n’avoir pas eu que des anges en face de moi, je connais certaines difficultés propres au statut. Mon commentaire à l’attention du Chevalier tenait de l’ironie, et n’était pas à prendre au premier degré.

  • salut preux chevalier

    ben si, alors, mes messages ont disparu !

    je ne vois pas pourquoi. peux-tu m’expliquer ?

    chris

    ps : je ne vais pas sur la blogosphère très souvent ni depuis longtemps… mais je ne comprends pas bien l’intérêt de filtrer les messages (j’aurais pu utiliser un autre mot) dès lors qu’il ne sont pas à caractère interdit par la loi.
    c’est décevant, c’est tout

  • heu…

    tout le monde n’a pas le droit d’écrire ? Faut s’inscrire quelque part ? Etre un « Elu » du preux chevalier ?

    pourquoi mes réponses ne sont pas apparues (car non modérées = non validées) alors que celle de Ddm de 16h34 a été validée ?

    J’aimerais juste avoir une réponse, rien de plus.

    Merci d’avance

  • Tu abordes dans ce texte de nombreux problèmes de l’éducation : les TZR et leurs fameuses ZR (zone de remplacement) qui ne facilite vraiment pas la vie, la note administrative par un principal que tu ne connais pas, les TPE juste là pour augmenter la moyenne et obtenir ainsi plus facilement le BAC, les affectations parfois lointaines de son lieux de travail, …
    Bref, tu en as dit beaucoup, tout ceci dans une seule et simple journée …
    Bon courage à toi.

  • Ne t’inquiète pas Chris, je n’ai rien contre toi ou tes commentaires. Seulement, si j’ai bien compris, les commentaires sont modérés (et donc soumis à mon accord) quand ils sont écrits par quelqu’un qui n’est pas inscrit sur unblog.fr ou qui n’a jamais posté sur le site ou un truc comme ça. Je dois alors les aprouver,ce qui signifie qu’il faut que j’aie accès à Internet ce qui n’était pas le cas ce week-end car j’étais parti loin loin loin. Donc ne t’inquiète pas si tes commentaires n’apparaissent pas instantanément.
    Pour les notes de TPE, l’idée était bien de montrer que ces notes étaient presque aussi arbitraires que celles de mon principal. Néanmoins, je connais bien les TPE pour avoir écrit un mémoire dessus, je me suis plus intéressé aux élèves que Mr M. ou la personne que je remplace et j’en ai lu un bon nombre. Donc pas de soucis, la note était sûrement plus équitable ainsi. Mais effectivement Mr M. s’en tire à bon compte et c’était tout de même loin d’être l’idéal…

  • Merci!! Vraiment merci, pour ce blog!! C’est remarquablement écrit et surtout, c’est le seul et unique blog d’enseignant que je connaisse (mais peut être que je n’ai pas assez cherché) qui parle des élèves de façon lucide, amusante mais pas condescendante! J’aime beaucoup!!!

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