Chapitre 22 : où le preux chevalier rencontre Mr M.

Un lycée ne serait pas vraiment un lycée sans ses professeurs légendaires. Elèves, nous les avons tous connus. Leur nom seul, faisait frémir. « En allemand, vous aurez Mme Gretzenritz ». Ces quelques mots prononcés par le professeur principal glaçaient l’ensemble des élèves. Un murmure parcourait la classe tel un texto au Nouvel Observateur. « Il paraît qu’elle est terrible ». Lors du premier cours, pas fous, nous nous taisions, et nous faisions incendier pour manque de participation.  Ah… Mme Gretzenritz. Tout un programme.

Depuis, je me suis souvent posé cette question : comment passe-t-on du statut de professeur à celui de légende urbaine? Encore aujourd’hui le mystère n’est pas résolu. Mais ces dernières semaines j’ai eu la chance de fréquenter, avec parcimonie certes, l’un de ces personnages mythiques : Monsieur M.

 

lucas.jpgAu lycée de Fort Fort Lointain, on apprend vite à connaître Monsieur M. Sa présence à elle seule remplit la salle  des profs . Je me souviens bien de la première fois que je l’ai vu et des pensées qui m’ont alors assailli. Quelque chose comme « Ouh la la » ou « Pfffff ». Bref, rien de verbalisable. Monsieur M. m’a très vite fait l’effet d’un grizzlie. Ou d’un Phlippe Lucas en veste de velours. C’est vrai qu’hormis quelques années en plus et les cheveux grisonnants, tout y est. Et pis c’est tout.

Chance -ou pas, tout dépend de comment on voit les choses- Monsieur M. se trouve être mon collègue de TPE et le professeur de français de ma seconde. Difficile dans ces conditions de s’éviter. Le temps de savoir qui est qui, je me présentais donc à Monsieur M. un mardi matin en salle des professeurs.

« Bonjour, je remplace Mme E., c’est moi qui ai les 1ère L. avec toi -mince, aurais-je dû dire vous?- en TPE »

Mr M. m’examine des pieds à la tête et me répond par ces doux mots :

« Ah. »

Son regard semble dire quelque chose comme : « qu’est-ce que ça peut bien me foutre? ».

Vieux blanc.

«  Voilà je voulais me présenter, vu qu’on va sûrement devoir bosser un peu ensemble ».

Mr M. baisse un peu sa garde et me lance un mémorable « ouais, ben tu verras , c’est pas des flèches les 1ère L. » Fin de l’échange. Et note pour plus tard : on n’approche pas monsieur M., on attend qu’il engage la conversation. Et si besoin on laisse un mot dans son casier.

Les semaines qui suivirent j’évitais donc la confrontation, encore glacé par l’échange précédent. Il faut dire que la façon dont on envisage les TPE à Fort Fort Lointain m’y aide bien. Les deux professeurs ensemble pendant deux heures prévus par les textes y sont très vite devenus deux heures et un professeur différent pour chacune d’entre elles. C’est beau l’interdisciplinarité et le travail d’équipe. Peu à peu je me renseignais sur Mr M. auprès de mes collègues. A voix basse bien sûr, il pourrait nous entendre. Petit medley des renseignements alors glanés :

« Ah Jojo… il est spécial ça c’est sûr, mais tu verras s’ il voit que tu lui montres du respect il est sympa. Moi ça m’a bien pris un ou deux ans avec lui ». Cool, je dispose d’environ quatre mois.

«  Ca c’est sûr c’est pas facile de travailler avec Mr M., mais il est là, alors faut faire avec » ou

«  Sans commentaires », furent les autres réponses que j’obtins.

Au lycée de Fort Fort Lointain, il y a donc les pro et les antis Jo-Jo. Et moi je n’avais pas trop de mal à me situer.

Puis quelques événements se sont produits. Tout d’abord, mon affrontement avec le dragon de l’intendance me valut un certain respect de la part de mon cher collègue, qui me proposa alors qu’on se partage la correction des TPE que j’avais pris l’initiative de ramasser (sans oser lui demander de contribuer à leur correction, pas folle la guèpe). Et puis mardi dernier conseil de classe des 2de6. 7 profs, 1 proviseur adjoint, 2 élèves et 15 mètres carrés. Ambiance tendue de fin de journée, de fin de semaine, de fin de trimestre. Quand Mr M. parle au conseil on l’écoute. Et ça fait du bien parce que pour une fois le politiquement correct n’est pas de sortie. « Faut dire ce qui est, cette élève est géniale. Je veux dire, on dit merci d’en avoir des comme ça », lance-t-il à propos de la meilleure élève de la classe et tout le monde acquiesce en silence. « Non, mais soyons-francs, c’est un boulet celle-là » enchaine-t-il sur l’une des petites poufs du dernier rang et le proviseur adjoint ne sait plus où se mettre. Problème : Monsieur M. n’a rempli ses appréciations de bulletin que le matin du conseil, ce qui perturbe grandement le bel ordonnancement des fiches de Mme C. la prof principale des 2de 6. Et Mme C. non plus faut pas l’embêter. Car Mme C. est le résultat d’un croisement improbable entre Maïté et Aretha Franklin. Et elle aime bien les choses bien rangées. Pendant l’ensemble du conseil Mme C. et Mr M. se lancent donc des petites piques mutuelles et chacun attend le moment où la situation va dégénérer. Mais Mr M. contrôle. J’en ai vu d’autres, semble-t-il me dire du coin de l’oeil. Et moi je me marre. En silence.

Depuis, mes relations avec le grizzlie de Fort Fort Lointain sont plutôt bonnes. Quand je rentre dans la salle des profs hier midi, il trône sur la chaise du fond comme à son habitude.

« Les seconde 6 ne parlaient que de leur contrôle de français, lui dis-je pour engager la conversation.

- Ah ouais.

- Et ils avaient pas l’air rassurés.

- Ils font dans leur froc. C’est bien ça. J’aime bien quand ils ont les chocottes ». Monsieur M. se lève alors de sa chaise et quitte la salle l’air satisfait. Et moi, je ne peux pas m’empêcher de sourire.

Voilà, il y aurait bien d’autres choses à raconter sur Monsieur M. Sa façon de crier « entrez » quand un élève frappe à la porte de la salle des profs et l’air horrifié de l’élève en question face à ce hurlement gutural. Ou la tête de mes élèves quand j’eus le malheur de prononcer son nom dans mon cours, mélange de dégoût, de rejet et de consternation. Car soyons franc, à bien des égards, Monsieur M. représente ce qui ne va pas dans l’éducation nationale. Incapacité à s’adapter, refus de travailler en équipe, manque de communication sont sans doute autant de qualités dont il use et abuse. Mais dans l’ensemble aseptisé du lycée de Fort Fort Lointain, sa présence fait du bien. Car Mr M. est un personnage. Truculent qui plus est. Et rien que pour ça, je l’aime bien.

Le preux chevalier.

Ps : Vacances pour deux semaines, le preux chevalier rassemble ses économies pour partir dans un pays froid et lointain ou personne ne fait du ski. A bientôt.

3 Réponses à “Chapitre 22 : où le preux chevalier rencontre Mr M.”


  • Après ce dernier combat, le preux chevalier a mérité de bonnes vacances.

  • Bien tristes sont les établissements où ont disparu ces paléo-titulaires (vs néotitulaires) légendaires.
    Malgré le franc parler déroutant de ce personnage, on ne peut s’empêcher de le trouver sympathique, et, peut-être a-t-il raison en ce qui concerne « la petite pouf du dernier rang » : un classique « cette élève a des difficultés de concentration et le travail personnel est insuffisant » est peut-être trop euphémistique…

  • Les Monsieurs M. terrorisent aussi les pions ! J’en ai quelques uns dans mon collège, je n’ose rien leur demander… D’ailleurs, savent-ils que j’existe lorsqu’ils n’ont pas un service à me demander ?

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