Chapitre 16: où le chevalier part à la recherche de l’égalité des chances

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Jeudi dernier, je profite de deux de mes huit heures d’attente entre mon dernier cours et le conseil du soir pour déjeuner avec un collègue stagiaire de l’an dernier qui se trouve être nommé dans un établissement à 5 minutes à pied du mien. Inséré au beau milieu d’une cité, le collège en question possède de nombreuses spécificités : un taux de réussite au brevet à peine supérieur à celui du CAPES d’anglais ou de mathématiques, une collection de titres de gloire impressionante (ZEP, Ambition Réussite et plein d’autres trucs dont personne ne se doutait même qu’ils pouvaient exister) et l’étiquette officieuse de « pire collège du département ».

Bref, tout est réuni pour en faire un établissement sympa où il fait bon aller travailler en toute décontraction. Les mots d’excuse sont signés  par le juge d’application des peines. Les parents expliquent que « si ça ne rentre pas il faut taper ». Et les professeurs de sexe féminin font pour la plupart cours avec un aide-éducateur dans la classe parce que sinon ça craint trop.

Pour les (forcément) jeunes profs qui débarquent là-bas (le record d’ancienneté est à 5 ans) l’apprentissage du métier est donc douloureux et la confrontation à la misère sociale délicate. Si je comprends bien, il devient alors difficile d’adhérer aux discours sur le mérite et l’égalité des chances. Pourtant mon collègue ne s’en sort pas mal. Il m’explique que c’est certes épuisant, mais sacrément formateur et captivant de travailler là-bas et que l’équipe est formidable. Pour résumer il est plutôt content de ce qu’il fait. Enfin, pas tout le temps.

La semaine précédente, en effet, arrivée de l’inspectrice d’Histoire-Géo. Mon collègue est visité lors d’une heure de cours avec une classe de troisième particulièrement difficile. La moitié de la classe est en sortie scolaire, mais il reste douze élèves, et pas des moindres. Deux d’entre eux sont d’ailleurs fous. Mais pas seulement « fous » comme dans « waouh, il est fou ce Michaël Youn ». Non, « fous » comme dans pathologiquement fou. L’un d’entre eux a ainsi la mauvaise habitude de se jeter contre les murs. Consigne express de l’établissement : ne jamais le laisser s’asseoir à côté d’une fenêtre.

Au beau milieu de l’heure, une élève se lève, regarde l’inspectrice et apostrophe mon collègue d’un charmant : « putain c’est qui cte femme m’sieur ». Deux autres élèves en profitent pour commencer à se chamailler et finissent par en venir aux mains. Un quart d’heure plus tard, un élève se lève prend ses affaires et commence à quitter la classe en lançant un « monsieur, c’est de la merde votre cours, je me barre ». Il est rattrapé in extremis par le col et rejoint sa place tant bien que mal.

Etant donnée la somme des évènements, mon collègue attend l’entretien avec l’inspectrice avec une certaine angoisse. Mais pas pour les bonnes raisons manifestement. L’inspectrice ne revient pas deux secondes sur la gestion de classe, et lui explique pendant une bonne demi-heure qu’il n’a pas saisi toutes les subtilités de la démarche inductive et qu’il n’a pas assez approfondi l’étude des documents… Ah…quand l’Education Nationale ressemble à l’URSS de Brejnev, c’est toujours sympa.

Retour à mon lycée. Car en parlant de Brejnev, certains de mes collègues du lycée étaient sûrement déjà en poste ici lorsqu’il décida d’envoyer des chars en Afghanistan. Ils ne savent pas pour autant qu’il existe un tel collège à cinq minutes à pied. Et ça ne les empêche pas de se plaindre copieusement de la T7S (comprendre Terminale 7 scientifique) qui est pourtant la meilleure classe du lycée (et possède un très bon niveau) lors du conseil de classe du soir.

Parmi eux, il y a monsieur N. Monsieur N. est prof d’Anglais. Les élèves le surnomment Sherlock Holmes ou Robin des Bois, en raison de ses drôles de goûts vestimentaires (la chose la mieux partagée dans l’Education Nationale). Monsieur N. parle avec une voix qu’on dirait sortie d’un documentaire sur Fausto Coppi. Et il commence ses phrases par « A mon époque », ou « quand j’avais leur âge ». L’autre jour Monsieur N. a d’ailleurs été pris en flagrant délit dans la salle des profs de: « moi, mes parents ils avaient connu la guerre et ils savaient la valeur des choses ». Pour résumer, Monsieur N. éprouve un certain décalage vis à vis des élèves. Particulièrement ceux de ma 2de 6, dont on a pu constater qu’ils étaient effectivement assez gratinés. Mais aussi ceux de la TS7, avec lesquels, pour ma part, tout se passe pour le mieux.

La TS7 culmine à 12 de moyenne générale, sauf en Anglais où elle ne dépasse guère les 9. Tout simplement parce que « ce n’est pas une bonne classe et ils en veulent pas travailler » selon Monsieur N.

Quand on entend ça, bien sûr il est difficile de garder son calme. Surtout quand ce qui a précédé est un topo de 5 minutes de la proviseure adjointe pour expliquer que les jeux vidéos c’est mal, comme l’alcool et la drogue (son discours aurait pu s’intituler : « de l’information déformée et de ses ravages sur les masses »). Pourtant j’ai réussi à rester presque calme. Parce qu’après tout, dans deux semaines moi je m’en vais. Pour aller au collège d’à côté?

 

7 Réponses à “Chapitre 16: où le chevalier part à la recherche de l’égalité des chances”


  • Heureusement Fadela Amara va nous pondre le xième plan banlieu dit « antiglandouille ». Courage, tu fais un boulot essentiel et la formation très rude que tu subis t’éviteras tout risque, s’il y en a jamais eu, de devenir un Mister N.

  • Ah les inspecteurs de l’education nationale… Tellement au fait de la dure réalité du métier… du même jus que les monsieurs N.

  • Ce que je vais vous raconter est strictement vrai : il y a une semaine, vous pouviez vous rendre sur le site internet de l’ANPE. Rubrique « candidature ». Là, comme tout demandeur d’emploi qui se respecte, vous avez des champs à remplir et notamment celui du métier que vous recherchez. Il vous suffisait dans ce champ de taper « rien ». Juste pour rire. Et la liste des postes proposés apparaissait. Liste courte, s’il en est, puisqu’un seul résultat était trouvé par le serveur. Et sans mentir, ce poste était intitulé « Inspecteur Pédagogique de l’Education Nationale ».
    Je vous jure que c’est vrai.

  • Si ils sont inspecteurs, c’est pas sans raison…
    Ils ont voulu fuir quelque-chose… D’assez effrayant pour accepter de passer le reste de sa carrière dans le maelström bordélique et informe de l’administration rectorale. (il existe une variante avec les « réfugiés à l’IUFM »).

    Ici c’est un bel exemple de gratte-papier aveugle.
    J’aurai eut du mal à ne pas rire devant elle quand même là…

  • Christelle, dans le même genre, tape « mafia » et tu verras… ;)
    Bonne fin de remplacement preux chevalier !

  • « ses drôles de goûts vestimentaires (..) la chose la mieux partagée dans l’Education Nationale  » ben alors preux chevalier ! Nous ne sommes pas tous des gueux ou des nostalgiques des années yéyés avec leurs pates d’ef’ et cheveux gras ! …

  • Ah ça faisait longtemps ! Je ne fus qu’élève mais je ne peux qu’adhérer. Ma prof d’histoire de 2de ET de Tale, elle nous avait caché qu’on avait été sa toute première classe dans l’temps (c’était perfide mais très malin). C’était chou. C’était la seule jeune à se faire obéir au doigt et à l’oeil (elle avait sûrement LE truc qu’on sait pas vraiment c’que c’est mais que c’est bien pratique à avoir). Sinon, à part elle, on a pas vraiment eu d’excentricité vestimentaire. Il paraît que ça a changé … Ah ouais, et c’était la seule à ne jamais dire « soyez gentils et posez de bonnes questions : j’me fais inspecter demain ».

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